La Maison

Dans « La Maison », Emma Becker raconte son expérience de deux ans comme « pute » dans une maison close de Berlin.

L’auteure a choisi de s’immerger dans la vie d’une professionnelle du sexe pour écrire un livre qui décrirait de l’intérieur le quotidien de ces femmes « vivant nues les unes contre les autres, réunies par le simple fait d’être nées femmes et payées pour ça ». Elle utilise le mot « pute » en pleine conscience de ce que ce mot charrie de connotations négatives. « Le problème dans ce boulot, écrit-elle, n’est pas ce que les autres en pensent, c’est ce qui se passe en nous. »

Elle a choisi Berlin parce que la prostitution y est légale et strictement règlementée, en particulier par l’administration fiscale. Elle a fait une première expérience désastreuse dans un bordel nommé « le Manège », dirigé par des hommes mafieux dont elle se demande s’il ne leur viendrait pas à l’esprit de lui confisquer son passeport et de l’expédier en Albanie. La « Hausdame » (tenancière) du Manège « assoit son autorité sur notre petit monde d’une manière qui ne déparerait pas certains hauts lieux d’incarcération. » L’ambiance est si détestable que les clients sont rares.

« Là où une entreprises sans clients dégraisserait ses effectifs, un  bordel – qui ne verse de salaire qu’aux Hausdamen – va choisir de recruter encore plus de filles. » L’oisiveté génère des jalousies entre les filles, ce qui dégrade davantage l’ambiance.

Lorsqu’Emma, Justine dans le métier, s’enfuit du Manège et se fait embaucher par La Maison, c’est presque le paradis. Elle évoque « l’âme de cet endroit, cette tendresse flottante qui rendait le mauvais goût splendide. » Elle parle avec nostalgie de son odeur : « on a vaporisé une essence un peu vulgaire, entre la javel et le désodorisant bon marché, brûlé cinq encens différents dans une tentative vaine de cacher le tabac, les aisselles humides et sur les doigts poisseux l’odeur des hommes qui ne font jamais que passer. » Lorsque la Maison ferme, mettant fin à sa carrière de pute, Emma hésite à laver un dessus de lit chargé de ces effluves. « Où va l’âme des endroits qui ont été si violemment habités ? »

Le livre d’Emma Becker offre des portraits émouvants de ses collègues de travail. Elle s’intéresse longuement à la dualité de leurs vies. De l’une d’elles, elle écrit : « au travail, elle est entièrement présente et, lorsqu’elle en part, cette vie-là cède la place à l’autre qu’elle traverse avec un prénom différent. Tout dans sa tête est parfaitement cloisonné. »

Emma Becker

L’auteure parle aussi des clients. Elle décrit certains d’entre eux. Un drogué prétendant partager sa dose de cocaïne avec une fille. Un français de 35 ans, touriste sexuel à Berlin, en attente d’un cours sur la technique du cunnilingus. Un médecin qui tombe fou amoureux d’une fille, la suit jusqu’à la porte de son immeuble et découvre combien elle embrasse son partenaire d’une manière non professionnelle.

Dans La Maison, une chambre, le Studio, est dédiée au sado-masochisme ; martinets, cordes, menottes sont à disposition. Les pages qui y sont consacrées sont d’autant plus troublantes qu’Emma Becker ne jette pas la pierre aux hommes qui demandent à la femme qu’ils payent de raconter une histoire de violence et de soumission.

Ce qui rend fort le récit d’Emma Becker, c’est qu’il parle de « la prévalence du désir sur tout ». Qu’il décrit un petit monde où, derrière le corps à corps chair contre chair se jour un « combat éminemment cérébral que ces ceux êtres humains livrent contre le temps ». « Il n’y a jamais là, écrit-elle, qu’un homme et une femme que tout l’or du monde n’empêche pas de se pénétrer, dans tous les sens du terme (et le plus littéral n’est pas celui qu’on croit, loin de là). »