La perpétuité réelle pour Marc Dutroux ?

La réunion à huis clos, le 24 octobre 2019, du tribunal d’application des peines pour étudier la demande de libération conditionnelle de Marc Dutroux, suscite en Belgique et jusqu’en France une polémique sur la « perpétuité réelle ».

Il faut rappeler que Marc Dutroux, qui aura 63 ans en novembre, a été condamné en 2004 à la prison à perpétuité pour le rapt, la séquestration et le viol de six fillettes et jeunes filles en 1995 et 1996, ainsi que pour la mort de quatre d’entre elles, deux assassinées et deux mortes de faim dans la cave d’une maison à Marcinelle, près de Charleroi. Le 20 octobre 1996, une gigantesque marche blanche avait rassemblé 350 000 personnes à Bruxelles.

Selon un avocat qui l’a défendu jusqu’en 2003, Dutroux lui avait dit « est-ce que vous vous rendez compte que personne ne s’est jamais demandé pourquoi j’avais choisi cette maison-là, cette région-là ? Mon idée, c’était de commettre énormément d’enlèvements d’enfants et de créer, dans ces galeries de mines, une sorte de cité souterraine où régnerait le bien, l’harmonie, la sécurité ».

Une vie à l’isolement

Marc Dutroux est détenu depuis 23 ans à la prison de Nivelles. Il vit dans un isolement presque complet, n’ayant de contact, dit son avocat Bruno Dayez, qu’avec les surveillants, l’aumônier et un visiteur de prison. Il ne participe à aucune activité collective : il faut dire que les « pointeurs » (délinquants sexuels) sont, en Belgique comme en France, la proie des violences de la part d’autres détenus.

Bruno Dayez s’est fixé pour objectif d’obtenir d’ici deux ans sa libération conditionnelle, qui a déjà été accordée à sa femme et complice. Il faudra pour cela obtenir une décision du tribunal d’application des peines, qui ne la prendra que s’il est convaincu que Dutroux n’est plus dangereux et si une structure peut le prendre en charge efficacement à sa sortie. La décision du tribunal mise en délibéré le 24 octobre ne concernait qu’un préalable : la réalisation d’une nouvelle expertise psychiatrique.

Une peine de mort à vie

L’argument de Bruno Dayez est le caractère inhumain du sort réservé à Marc Dutroux en prison. Certes, la prison a pour objectif de mettre une personne asociale hors d’état de nuire ; mais elle vise aussi à sa réinsertion. Or, priver un détenu de tout contact, c’est le priver des interactions qui lui permettraient de tourner le dos au passé et de s’inventer un avenir. « La perpétuité, c’est une peine de mort à vie », dit-il.

Cet argument heurte la sensibilité de plusieurs victimes. Elles considèrent que Dutroux n’a jamais exprimé de repentir ni accepté la responsabilité de tous les crimes pour lesquels il a été condamné. Elles sont agacées par le « cirque médiatique » que, selon elles, orchestrerait l’avocat Dayez dans le cadre de sa campagne contre la prison à vie. Elles regrettent qu’une place ne leur soit pas reconnue dans la procédure d’application des peines et qu’elles n’aient pas accès au dossier.

L’avocat d’une victime dit ne pas souhaiter « que cet homme passe le reste de sa vie en prison, s’il doit sortir, tant mieux pour lui, nous ne sommes pas armés de sentiments funestes ». Mais dans l’opinion publique, un fort courant exige son maintien en détention.

Nul n’est réductible à ses actes

Le maintien en détention répond à deux motifs. Il s’agirait d’abord de ne pas remettre en circulation un individu dangereux. Dans le même sens, une loi votée pendant la présidence Sarkozy a institué une « rétention de sûreté » permettant le placement forcé en centre de soins d’un détenu en fin de peine criminelle, mais qui est considéré comme particulièrement dangereux.

Le second motif est la vengeance. Il faudrait que la souffrance infligée au criminel soit proportionnelle à celle qu’il a lui-même infligée. Dans les états des États-Unis qui appliquent la peine de mort, une galerie est aménagée derrière une vitre afin de permettre aux victimes de s’assurer que « justice est faite ». En Europe, on demande la « perpétuité réelle ».

Bruno Dayez en appelle à un « humanisme pénal ». C’est dans le même sens que s’exprime en France l’Association nationale des visiteurs de prison quand elle énonce ses valeurs : « tous les hommes sont égaux en dignité et en droit ; la personne humaine se construit fondamentalement par l’échange, la fraternité et la solidarité ; aucune personne n’est réductible à ses actes ; chacune est susceptible de s’améliorer ».

La polémique autour de la demande de libération conditionnelle de Marc Dutroux souligne le caractère insatisfaisant du statut des victimes dans les procédures pénales. Elles peuvent demander une indemnisation. Mais le jugement n’est pas rendu en leur nom mais au nom de la société. Elles ont besoin de comprendre pour se reconstruire. C’est ce que prend en compte le mouvement de la « justice restaurative » qui, par le dialogue entre auteurs et victimes, cherche à restaurer l’équilibre social rompu par le crime. Cette démarche ne semble pas mûre dans l’affaire Dutroux. Peut-être le sera-t-elle un jour ?