La trace et l’aura

Dans « La trace et l’aura, vies posthumes d’Ambroise de Milan (IV° – XVI° siècle) », l’historien Patrick Boucheron s’attache aux « traces » qu’a laissées Saint Ambroise, né à Trêves vers 340 et mort à Milan le 4 avril 397 et à ce que les générations successives de Milanais ont fait de son « aura » dans le contexte politique et religieux de leur époque.

Ayant vécu à Milan et assisté aux célébrations de la fête du saint patron de la ville le 7 décembre, j’ai eu envie de lire ce livre. Je m’attendais à un ouvrage de vulgarisation. C’est en réalité un « pavé » scientifique de plus de 500 pages, dont la moitié de notes et de bibliographie.

Patrick Boucheron définit son travail comme « un parcours archéologique qui vise à dissiper l’aura du nom ambrosien en remontant les traces de son souvenir ». Boucheron recherche les traces d’Ambroise lui-même, et malgré la distance temporelle, elles sont nombreuses : les lettres qu’il a écrites, le témoignage de son disciple Saint Augustin, la biographie écrite par son secrétaire Paulin de Milan une quinzaine d’années après sa mort. Mais il s’intéresse aussi aux « nouveaux Ambroise » qui, au long de plus de douze siècles, ont revendiqué et profité, religieusement et politiquement, de son aura, jusqu’au dernier d’entre eux, Saint Charles Borromée (1538 – 1584).

La Basilique St Ambroise, à Milan

Les nouveaux Ambroise « en raccommodent la mémoire en nouant les trois fils essentiels, et utiles sur le plan politique, de son souvenir : la résistance contre l’agression impériale, la défense de l’intégrité et des valeurs civiques de la ville, la lutte contre l’hérésie. » Ambroise fut le héros de la résistance à l’empereur Théodose, auteur du massacre de 7 000 citoyens de Thessalonique. Par la construction de basiliques, il façonna l’urbanisme de Milan, « une de ces villes enveloppantes qui tournent sur elles-mêmes comme une roue autour de son centre pour vous raccompagner, quoi qu’on fasse, en son centre. » En luttant contre les ariens et en persécutant les juifs dont il estimait qu’en raison de leur perfidie ils ne méritaient pas la protection des lois, il se manifesta en chef de guerre, celui que l’iconographie représente avec son attribut, le fouet.

Ce qui reste le plus prégnant dans l’héritage ambrosien, c’est un rite liturgique spécifique structuré par des hymnes qui arrachaient des larmes aux fidèles, faisant ainsi « à Dieu le don liquide d’une sensibilité commune qui parcourt les corps des fidèles assemblés et les soulève d’un même élan. » Patrick Boucheron souligne « la triple efficacité – émotionnelle, communautaire et mémorielle – de l’action liturgique ». Des siècles après la disparition d’Ambroise, le rite ambrosien restait une spécificité milanaise alors que le rite grégorien s’était imposé dans toute l’Europe.

Buste de St Charles Borromée, église San Carlo al Corso, Milan

La conception de l’histoire de Patrick Boucheron est stimulante. Il parle de ces moments où se dégrade « tout type de régime soumis à la fatigue démocratique. Approcher la zone grise, incertaine et floue, où les convictions s’affaissent lentement sous le poids des renoncements et des doutes, mais aussi probablement d’une sourde attirance pour le pouvoir personnel et l’abandon des libertés publiques. » Mais aussi de ces moments de « brèche », mai 1968 en France, ou la République ambrosienne de Milan en 1447 : « une brèche peut être minuscule, elle ne se referme jamais tout à fait, dès lors qu’elle lézarde et rend friable ce que l’on croyait si intangible et solidement établi. Car ce que l’on a aperçu au travers de cette brèche, aucun pouvoir ne pourra faire en sorte qu’on ne l’ait pas vu. » Et un peu plus loin : « ce qui se dévoile d’un coup, dans l’instant du regard, est bien l’une de ses vérités profondes – celle qui fait d’Ambroise, aux yeux du Popolo, l’adversaire résolu les plus puissants. ».

Un passage amusant du livre concerne la croisade de Charles Borromée contre la barbe, symbole à son époque de masculinité ostentatoire, lié à la virilisation du pouvoir souverain. L’archevêque de Milan mena un combat pour que son illustre prédécesseur, Ambroise, soit représenté imberbe. Mais, écrit Boucheron, « la barbe est aussi un attribut divin qui renvoie à la sagesse antique, et c’est la raison pour laquelle il est si difficile d’imaginer un Père de l’Église imberbe. Charles Borromée va donc avoir bien du mal à raser de près Ambroise. »