Laminoir carcéral

La prison se révèle souvent un redoutable laminoir, qui fait table rase des aspérités des détenus : rêves, désirs, projets.

Le visiteur de prison se sent parfois en porte à faux. A force d’écouter un détenu, il devine ce qui compte le plus pour lui. Franchissant un seuil peut-être illégitime, il se fait une idée de ce que devraient être ses priorités.

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Il glisse insensiblement des priorités au plan d’action. Que faire pour rétablir le contact avec les enfants, dont le détenu est coupé depuis des mois ? Comment préparer un avenir professionnel après la libération ? Il faudrait écrire des lettres, téléphoner, demander l’intercession d’un frère ou d’une sœur, faire intervenir l’avocat. Et mettre en tous cas plusieurs fers au feu.

Mais rien ne se passe. Dénué de toute marge d’initiative dans sa vie quotidienne, épuisé par le vacarme de la prison et les nuits sans sommeil, abruti par les médicaments, écœuré par l’incivisme de codétenus, découragé par des demandes auxquelles l’administration n’a pas répondu, ou répondu négativement, ou répondu positivement mais trop tard, le détenu semble inerte, vidé de désir et d’énergie.

Le visiteur est parfois tenté d’aller plus loin et de faire valoir ses propres priorités : « réveille-toi, vas à la bibliothèque, sors en promenade, choisis des programmes de télévision, fais du sport, inscris-toi à une formation… » Et cela ne marche pas davantage.  L’insistance du visiteur, au contraire, agace le détenu qui peut se sentir jugé et déprécié.

Ajuster son comportement constitue pour le visiteur un exercice d’équilibre instable. Se contenter d’écouter passivement le détenu, lui servir simplement de miroir, est une position confortable, par laquelle le visiteur évite de s’engager. A la limite, on frise le refus d’assistance à personne en danger d’étiolement et de dessèchement. Mais se substituer au détenu, lui imposer une analyse de sa situation, définir à sa place son plan d’action, tout cela va dans le sens du processus d’infantilisation que distille, jour après jour, l’emprisonnement.

L’art du visiteur de prison consiste à accompagner le détenu dans son propre cheminement. Quelquefois, il faut savoir rester en retrait et se taire. Parfois, c’est le moment de suggérer, de proposer, d’apporter des idées nouvelles. La règle d’or est celle de Socrate : que la parole soit vraie, qu’elle soit bienveillante et qu’elle soit utile. C’est vite dit. Dans la pratique, estimer si c’est le moment de s’exprimer au crible de ces trois critères s’avère requiert une bonne dose de subjectivité.