Lampedusa

Le premier voyage du pape François a été pour l’île de Lampedusa, l’une des destinations privilégiées des immigrants africains cherchant une porte d’entrée dans le paradis européen.

 Dans le quotidien La Repubblica du 9 juillet, Adriano Sofri rend hommage au pape François pour avoir choisi l’île de Lampedusa pour son premier voyage. Cette île italienne de 20km² et 6.000 habitants est située à 200km au sud d’Agrigente (Sicile) et  à 170km à l’est de la Tunisie. Les passeurs choisissent volontiers cette destination toute proche pour acheminer des immigrants clandestins, la plupart venus de l’Afrique sub-saharienne. Beaucoup de ces immigrants n’atteignent pas Lampedusa, en raison du chavirement de leur embarcation ou parce que les trafiquants les jettent par-dessus bord à l’approche de vedettes de la police italienne.

 

Le pape François jette des fleurs sur la mer, lieu de sépulture de nombreux immigrants clandestins

Le pape François jette des fleurs sur la mer, lieu de sépulture de nombreux immigrants clandestins

Sofri adapte la parabole du Bon Samaritain. « Femmes et hommes, bébés et vieillards s’embarquèrent de la côte libyenne pour Lampedusa, et les brigands les dépouillèrent et les laissèrent à demi morts au milieu de la mer. Une vedette maltaise qui passait par là détourna sa route. Un bateau de plaisance passait aussi et vira de bord. Mais un pêcheur qui tirait ses filets les vit et en eut pitié. » Sofri arrête là la paraphrase grossière pour ne pas arriver au point où le blessé est conduit par le Samaritain à son auberge, lequel paie la pension de sa poche. Il n’y a rien de commun en effet entre l’auberge du Samaritain et le centre d’identification et d’expulsion où les immigrants sont détenus pendant six mois renouvelables pour le délit d’être né ailleurs – peut-être en Samarie.

 A Lampedusa, le pape François a rencontré des immigrants, dont beaucoup sont musulmans. Il a déploré la « globalisation de l’indifférence », le fait que nous sommes si habitués à ces drames que nous ne les voyons même plus, que nous y sommes insensibles. Nous sommes gagnés par une anesthésie du cœur. Le pape rappelle comment la vie de François d’Assise fut transformée lorsqu’il embrassa un lépreux. Nous devons nous laisser toucher, et pour cela accepter de toucher : c’est en faisant cela que nous serons de nouveau capables de pleurer pour la souffrance des autres.

 L’un des conseillers de Berlusconi, Fabrizio Cichitto, s’est élevé contre cette visite en opposant la prédication religieuse et la gestion de l’Etat. C’est qu’en effet la visite du pape François à Lampedusa dérange. Pour son premier voyage, il s’est placé dans un îlot minuscule que la géographie a transformé en épicentre de forces telluriques opposées. Il a mis en lumière une plaie que les Européens préfèreraient ne pas voir. Il a placé les politiques, les médias et les citoyens face à leur devoir d’humanité.

 J’aimerais que toute la lumière soit faite sur le passé du pape actuel pendant la cruelle dictature militaire argentine ; je ne crois pas que dans l’avenir l’institution dont il est le chef puisse se réformer. Mais son choix de Lampedusa comme première destination hors de Rome a une grande portée symbolique.

 Un mot sur Adriano Sofri. Il fut l’un des dirigeants du groupe d’extrême gauche Lotta Continua pendant les années de plomb. Lorsque je suis arrivé en Italie en 1997, il avait abandonné depuis longtemps toute activité politique. Mais il venait d’être condamné en dernière instance, au terme de 7 années de procédures aux conclusions contradictoires, comme commanditaire du meurtre du Commissaire Calabresi perpétré en 1972. Il fut détenu pendant huit ans, puis placé en résidence surveillée. Sofri ne demanda jamais sa grâce, et accomplit sa peine jusqu’au bout. Âgé maintenant de 71 ans, c’est une des voix les plus respectées de l’intelligentzia italienne.

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Au lendemain de la visite du pape, nouvel arrivage d’immigrants clandestins à Lampedusa