Le cercle vicieux quartier-prison-quartier

La revue « Dedans Dehors » de la section française de l’Observatoire International des Prisons a publié en juillet un passionnant dossier sur le lien entre quartiers difficiles et prison.

La sociologue Lucie Bony a étudié les logiques de recrutement de la population détenue en Ile de France. Elle souligne que « les jeunes des quartiers ne vivent pas la prison comme une rupture dans leur parcours. Ils baignent dans un univers où elle est omniprésente, connaissent tous quelqu’un qui y est passé, que ce soit dans l’entourage ou dans la famille (…)

« Lorsqu’ils sont détenus, les jeunes gens rencontrés décrivent davantage le quartier comme une forme de prison qu’ils ne décrivent la prison comme une prison. Ils parlent beaucoup de l’enfermement dans le quartier (…) Les frontières, les barreaux, ne sont pas placés entre le quartier et la prison, mais à l’extérieur du complexe quartier-prison ».

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Clichy sous Bois

La population pénale, une population sélectionnée

Laure Anelli procède à une « dissection d’un engrenage pénal ». Elle cite le sociologue Marwan Mohammed : « quand on parle de population pénale, on parle de population sélectionnée. »

Les jeunes en situation précaire sont ceux qui, par désœuvrement, vont commettre des actes de délinquance de voie publique, plus visible que la délinquance financière. Ce sont eux aussi qui vont consommer de la drogue de manière voyante, alors que les classes aisées le font chez eux à l’abri des regards.

Les moyens policiers sont déployés prioritairement dans les quartiers difficiles, renforçant d’autant les risques d’interpellation des jeunes qui y résident. Les contrôles d’identité sont organisés aux portes d’accès de la grande ville pour les jeunes des quartiers périphériques (à Paris, la Gare du Nord et Châtelet). Si l’on est noir ou arabe, si l’on est vêtu ou coiffé à la mode « jeune », on a plus de chance de se faire contrôler. Le contrôle lui-même, surtout s’il est répété, peut dégénérer en « outrage à magistrat », un délit qui conduit à l’interpellation.

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Des allers et retour quartier-prison-quartier

Lorsqu’ils sont présentés aux juges, les jeunes ne peuvent bien souvent pas satisfaire aux « garanties de représentation » qui permettent d’échapper à la prison. Ils y entrent une première fois, et ils feront bien souvent des allers et retour quartier-prison-quartier.

Marwan Mohammed évoque le rôle de la prison dans les carrières délinquantes. « La prison est un magnifique espace de mise en relations et de transfert de compétences d’opportunité. Dans beaucoup de récits recueillis, le passage en prison a coïncidé avec une forme de promotion, avec les passage d’un seuil, d’une délinquance de voie publique – embrouilles, vols, violence, petits trafics – à une délinquance de niveau supérieur, plus professionnalisée. L’enfermement participe de la reproduction de l’espace de la criminalité en France, de la petite et grande délinquance. »

Berthet One, dessinateur, ancien détenu, dépeint pourtant la réalité de l’univers carcéral et les difficultés rencontrées à la sortie. Il parle à ces « ados qui pensent que la prison c’est génial. La vérité, c’est que c’est dur et que quand tu y vas, tu n’y vas pas tout seul. T’emmènes tout ta famille avec toi. Sans compter que ta copine, t’es pas sûr de la retrouver à la sortie. »