Le colonel Chabert

Le roman de Javier Marías, Los Enamoramientos, m’a donné envie de lire « le colonel Chabert », écrit par Balzac en 1832 et publié sous sa forme définitive en 1844.

 Un thème récurrent de l’œuvre de Javier Marías est l’attitude des vivants à l’égard des morts, entre deuil, remords et oubli. Il est fasciné par le personnage du colonel Chabert, donné pour mort après une charge héroïque à la bataille d’Eylau en 1807, miraculeusement rescapé et revenu à Paris dix ans plus tard pour récupérer sa femme et sa fortune. Chabert interroge Rosine, sa femme, remariée en son absence, devenue Comtesse Ferraud et mère de deux enfants : « Les morts ont donc bien tort de revenir ? »

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Le personnage central du roman de Balzac est Chabert, qui écœuré par la trahison de sa femme choisira de renoncer à ses prétentions et d’entrer dans l’anonymat de l’indigent Hyacinthe.

 Mais le roman commence dans l’étude de l’avoué (avocat) Maître Derville, et celui-ci est doté par Balzac d’une personnalité dense et riche. « Monsieur, lui dit Derville, à qui ai-je l’honneur de parler ? – Au Colonel Chabert. – Lequel ? – Celui qui est mort à Eylau, répondit le vieillard. En entendant cette singulière phrase, le clerc et l’avoué se jetèrent un regard qui signifiait : « c’est un fou ! » – Monsieur, reprit le colonel, je désirerais ne confier qu’à vous le secret de ma situation. Une chose digne de remarque est l’intrépidité naturelle aux avoués. Soit l’habitude de recevoir un grand nombre de personnes, soit le profond sentiment de la protection que les lois leur accordent, soit confiance en leur ministère, ils entrent partout sans rien craindre, comme les prêtres et les médecins. Derville fit un signe à Boucard, qui disparut. »

 Derville décide de parier que le vieux fou est bel et bien Chabert. Il lui verse une rente, se procure des documents notariés en Allemagne attestant l’identité de son client et part à la charge de la Comtesse Ferraud. Il propose à Chabert une stratégie : il s’agit de faire peur à la Comtesse et de la menacer d’un procès public afin de transiger. « Transiger, répéta le colonel Chabert. Suis-je mort ou vivant ? »

 La stratégie fonctionne. Derville obtient un entretien de la Comtesse, qui commence par nier que Chabert soit vivant et qu’elle ait reçu des lettres de lui. « Heureusement, nous sommes seuls, madame. Nous pouvons mentir à notre aise, dit-il froidement en s’amusant à aiguillonner la colère qui agitait la princesse afin de lui arracher quelques indiscrétions, par une manœuvre familière aux avoués, habitués à rester calmes quand leurs adversaires ou leurs clients s’emportent ».

 Maître Derville est un personnage attachant. Il est certes cynique, jouant de ses adversaires comme un chat de sa proie. Il a le goût du gain, prêt à parier sur Chabert dans l’espoir de gras émoluments. Il n’a aucun scrupule à défendre à la fois les intérêts de Chabert et de sa femme. C’est un homme intelligent et rusé, qui étudie à l’avance les faiblesses de l’adversaire avant de concevoir et d’appliquer une stratégie. Mais il est aussi compatissant et généreux : s’il décide d’aider Chabert, ce n’est pas uniquement par calcul. Il pense que le héros d’Eylau a droit à une vie digne et ne ménage pas sa peine pour que ceci advienne.