Le comment vivre de Montaigne

« Comment vivre ? ou une vie de Montaigne en une question et 20 tentatives de réponse » de Sarah Bakewell est un livre qui se dévore du début à la fin.

J’avais été passionné par « Au café existentialiste » de Sarah Bakewell, écrivaine anglaise passionnée par la culture française. Son livre sur Montaigne est tout aussi captivant.

Il ne s’agit pas seulement d’une biographie de Michel de Montaigne ; ou bien, si on considère qu’un grand écrivain est éternel, d’une biographie qui couvre aussi sa vie dans les siècles suivant sa mort physique. Blaise Pascal, ma référence d’adolescent, abhorrait Montaigne, qui représentait à ses yeux l’archétype du tiède dubitatif, incapable de faire le pari vertigineux de la foi. Les romantiques virent en lui le premier auteur capable d’exprimer ses sentiments. Virginia Woolf admirait sa capacité à raconter des histoires sans les contraindre dans un moule préfabriqué.

Le château de Montaigne

La question que pose Sarah Bakewell lisant Montaigne est : « comment vivre ? » Elle y répond, associant la vie de Montaigne (1533 – 1592), l’œuvre de sa vie, les Essais, sans cesse remaniés pendant les vingt dernières années de sa vie, et sa postérité, à travers 20 tentatives de réponse. Par exemple : ne te préoccupe pas de la mort, sois attentif, lis beaucoup, survis à l’amour et à la perte, réfléchis à tout et ne regrette rien, sois ordinaire et imparfait, laisse la vie être sa propre réponse.

Je savais que Montaigne, bercé tout petit par la langue gasconne, avait été ensuite éduqué en latin, avec interdiction de s’adresser à quiconque dans une autre langue, et que le français avait été, en quelque sorte, sa troisième langue. J’ai découvert dans le livre beaucoup de choses qui m’ont étonné.

Michel de Montaigne, 1590

L’une d’entre elles est son rapport étrange à la religion. Montaigne était un catholique pratiquant et irréprochable. Mais il entretenait d’excellentes relations avec les Protestants, malgré le climat de fanatisme qui régnait à l’époque (massacre de la St Barthélémy, 1572). Était-il profondément chrétien ? Son parti-pris pour le doute devint insupportable au siècle suivant et son livre fut mis à l’index. Et surtout, sa philosophie de vie, inspirée du stoïcisme, de l’épicurisme et du scepticisme, était profondément antinomique du christianisme. Sarah Bakewell écrit : « l’esprit de repentance lui était étrangère dans l’écriture, comme il l’était dans la vie, où il demeurait fermement ancré sur l’amor fati : l’acceptation enthousiaste de quoi qu’il arrive. C’était contraire aux doctrines du christianisme, qui insistaient sur l’idée que vous devez constamment vous repentir de vos méfaits de manière à nettoyer constamment les plats et à se donner de nouveaux commencements. »

Une autre découverte que j’ai faite est la profonde affection des Anglais pour Montaigne. En France, selon les modes intellectuelles, les sentiments passaient de la haine à l’oubli et à l’adulation. En Angleterre, le Bordelais a toujours été aimé. « S’ils aimaient le style des Essais, écrit Bakewell, les lecteurs anglais étaient encore davantage charmés par son contenu. La préférence de Montaigne pour les détails plutôt que les abstractions les séduisaient, et aussi sa défiance à l’égard des savants, sa préférence pour la modération et le confort, et son désir pour l’intimité, l’arrière-boutique ».

J’ai aussi découvert le rôle politique de Montaigne, en dépit et peut-être grâce à sa défiance à l’égard des mirages du pouvoir. Je savais qu’il avait été maire de Bordeaux. J’ai appris par le livre de Bakewell qu’il avait été un conseiller influent d’Henri de Navarre, futur Henri IV, dont l’accession au trône mit un terme aux terribles guerres de religion.

Enfin, je ne peux rester indifférent à la fascination de Montaigne pour son chat. « Son chat était celui qui, en voulant jouer avec lui au mauvais moment, lui rappelait ce que c’était qu’être vivant. Il se regardaient et, juste pour un moment, il sautait le fossé pour se voir lui-même à travers ses yeux. De ce moment – et d’autres innombrables tels que celui-ci – vint toute sa philosophie. »

Grandi intellectuellement dans le sillage de Pascal, je n’avais guère d’attirance pour Montaigne, que je considérais comme un égoïste et un tiède. Le passage des années, et aussi peut-être le choix de l’Aquitaine comme patrie d’adoption, me font aujourd’hui préférer le second au premier. La lecture du livre de Sarah Bakewell marque cette nouvelle affiliation.

Sarah Bakewell