Le Roman du Piano

« Le Roman du Piano du dix-neuvième au vingtième siècle » de Dieter Hildebrandt (1985, traduit de l’allemand par Brigitte Hébert, Babel Actes Sud 2003) m’a passionné, juste un an après que j’ai commencé à pratiquer le clavier.

 Le livre a un héros : le pianoforte, inventé au début du dix-huitième siècle. Des acteurs : les compositeurs et interprètes qui, de Beethoven à Schubert à Rubinstein et Horowitz en ont tiré des œuvres sublimes ; les facteurs, qui n’ont cessé de perfectionner l’instrument ; et la société elle-même qui, de Berlin, Vienne ou Paris jusqu’à New-York, la Nouvelle Orléans ou Tokyo q généré de nouveaux goûts musicaux, des rythmes inouïs, des tonalités inattendues.

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Dieter Hildebrandt est un amoureux du piano. En conclusion de son ouvrage, il fait l’éloge des claviers électroniques modernes, qui ont le toucher et le son d’un piano classique tout en étant facilement transportables, toujours ajustés, et qui, grâce aux écouteurs suppriment une tare héréditaire du piano, les problèmes avec les voisins. Mais ce qui manque au piano électronique, fût-ce le meilleur et le plus beau, « c’est la corporalité du jeu, l’alliance du toucher et de la résonnance sensible, les somptueux déploiements de fréquences, ce sentiment de faire physiquement un avec l’instrument dont parlait récemment le pianiste et musicographe américain Charles Rosen. »

 Le livre abonde de portraits vibrants de personnalités dont la vie s’est confondue avec le piano. Il serait fastidieux de toutes les citer. En voici quelques-unes : Schubert, Clara et Robert Schuman, Liszt, Brahms, Scott Joplin, Gershwin… Et aussi Olivier Messiaen, créant le Quatuor de la Fin des Temps le 15 janvier 1941 au Stalag VIII A de Görlitz, où il était prisonnier de guerre.

 Des passages intéressants de l’ouvrage concernent la sociologie du piano, devenu à la fin du dix-neuvième siècle un meuble indispensable dans tout intérieur bourgeois et un outil de promotion ou de torture pour des millions de jeunes filles de bonne famille.

 Essoufflé en Europe, c’est en Amérique que le piano retrouve une nouvelle vie. Il s’installe comme pôle d’attraction sur les paquebots transatlantiques. Arthur Rubinstein décrit sa première traversée vers l’Amérique, fin 1905 – début 1906. Il découvre que le meilleur moyen de combattre le mal de mer, c’est de se mettre au clavier ! « Je fis une brillante découverte : quand je jouais un morceau fortement rythmé, je respirais à ce même rythme et non plus selon les lourds mouvement irréguliers du tangage ».

 Sur le nouveau continent, il donne naissance au ragtime, accompagne le développement du jazz, lance la carrière de compositeur de Gershwin et révèle un virtuose : Glenn Gould.

 Dans la seconde moitié du vingtième siècle, le piano franchit de nouveau les océans. C’est au Japon que sa pratique se développe d’une manière systématique, et c’est ce pays qui détient désormais la majeure part de marché dans la production de cet instrument tricentenaire.