Le suicide en prison

L’association « Le Courrier de Bovet » vient de tenir congrès à Bordeaux. La première matinée a été consacrée à une table ronde sur la prévention du suicide en prison.

 Le Courrier de Bovet  a été créé en 1950 « sur l’initiative d’un aumônier des prisons qui a confié à Madame de Bovet le soin de créer une association susceptible d’écrire aux personnes incarcérées ». Dans sa déclaration d’intention, l’association écrit : « les personnes incarcérées ont les mêmes droits et besoins fondamentaux que chacun d’entre nous. Leur parcours de vie les a placées à l’écart de la société dont elles sont exclues temporairement. La correspondance contribue à lutter contre l’isolement et la solitude. Le Courrier de Bovet organise des échanges de lettres réguliers et durables entre des détenus et des personnes bénévoles. Cette correspondance aide à la réinsertion future en maintenant un lien avec le monde extérieur. »

A prisoner

 L’association a consacré la première matinée de son congrès à une table ronde sur la prévention du risque de suicide en prison, dans le cadre de l’Ecole Nationale de la Magistrature, près de la Cathédrale de Bordeaux. L’entrée était libre : une invitation avait été lancée par un article dans le journal régional Sud-Ouest.

 Trois intervenants introduisirent les débats : Jean-Charles Boquère, lieutenant pénitentiaire à la Maison d’Arrêt de Gradignan, près de Bordeaux ; Michel Sanchis, responsable de l’unité de la Croix rouge à Gradignan ; et Jean-Luc Drouillard, psychologue clinicien qui a formé plus de sept cents personnes en Poitou Charente à la détection des risques de suicide et à l’accompagnement des personnes en grande souffrance qui aspirer au suicide comme une délivrance.

 Une souffrance insoutenable

 Le taux de suicide en prison est sept à dix fois supérieur à celui de la population française générale, qui est lui-même l’un des plus élevés d’Europe. La raison en est simple : ce qui provoque un suicide, c’est en général la rupture d’un lien de famille, une rupture amoureuse, un deuil, une violence subie ou agie, un problème judiciaire. Les prisonniers cumulent très souvent ces facteurs. Leur souffrance psychologique peut devenir insoutenable, en particulier pendant les premiers jours d’incarcération, à l’approche du procès ou, au terme d’une longue peine, quelque temps avant la sortie de prison.

 Ce qui est toutefois remarquable, c’est que le taux de suicide en prison a baissé au long des dix dernières années. Le nombre de suicides est resté constant (autour de 120 par an), alors qu’il y a plus de détenus et que les conditions de détention se sont dégradées du fait de la surpopulation. Cette amélioration est due au travail de fond entrepris par l’administration pénitentiaire, avec le concours d’associations de bénévoles telles que la Croix Rouge, le Courrier de Bovet et l’ANVP (association nationale des visiteurs de prison).

 L’administration pénitentiaire s’est efforcée de changer son regard sur la population pénale. Elle parle maintenant de « personnes détenues ». Il ne s’agit évidemment pas d’occulter le mal qu’elles ont commis, la dangerosité qu’elles peuvent présenter, la nécessité de compenser les victimes. C’est d’un changement d’angle de vision que l’on parle : s’efforcer d’inclure dans le champ tout ce qui constitue un individu, tout ce qui explique ses comportements, tout ce qui un jour peut le conduire à attenter à sa vie. C’est ainsi qu’on continue à punir des personnes détenues par un séjour au quartier disciplinaire, la prison dans la prison, le mitard. Mais cet épisode est commenté dans des réunions pluridisciplinaires où surveillants, personnel éducatif ou médical, associations, essaient de mettre la situation de la personne en perspective et à engager des actions adaptées.

 Codétenus de soutien

 Particulièrement intéressante à cet égard est l’expérience en cours à Gradignan et plusieurs autres centres de détention de « codétenus de soutien ». A Gradignan, il y en a un à chaque étage du quartier principal. Ce sont des volontaires qui acceptent la mission de repérer et d’écouter des codétenus en situation de souffrance et, le cas échéant, de passer le relais au personnel médical. Ils passent un brevet de secourisme et reçoivent une formation au repérage du risque suicidaire. Ils participent à une situation de partage hebdomadaire pendant laquelle ils évoquent les situations auxquelles ils ont été confrontés. Les incitations matérielles à remplir ce rôle varient d’un établissement à l’autre : ce peut être l’octroi d’une cellule non partagée, des facilités d’accès au parloir, au travail ou aux formations, ou encore comme à Gradignan la fourniture de café et de papier. Mais la motivation essentielle est celle de se sentir utile, de construire une relation de confiance avec les détenus et le personnel pénitentiaire, de devenir acteur de sa détention.

 Une participante au colloque se dit en désaccord avec la « collaboration » entre les codétenus de soutien et l’administration pénitentiaire. Le mot « collaboration » est évidemment négativement connoté. Mais la création d’un espace de parole et d’écoute impliquant détenus, personnel pénitentiaire et, dans ce cas précis, la Croix Rouge, participe vraiment à faire baisser des tensions mortifères. L’évaluation qui a été faite de l’expérience est positive, et elle sera progressivement étendue à d’autres établissements. La collaboration est bienvenue.

 Parler du désir de mort

 Dans le débat avec le public, une question centrale fut l’attitude qu’un correspondant épistolaire devrait adopter face à un détenu en grande souffrance. Jean-Luc Drouillard recommande d’adopter la question du suicide de front. C’est d’ailleurs ce que fait l’administration pénitentiaire lors de la mise sous écrou : elle pose systématiquement au nouveau détenu la question de savoir s’il souhaite mettre fin à ses jours. Eviter de parler du désir de mort par peur de violer l’intimité de la personne détenue, ou bien pour ne pas lui donner des idées noires, ou encore en pensant que les choses vont s’arranger, ce n’est pas lui rendre service. En général les personnes détenues sont au contraire sensibles au fait que son correspondant s’inquiète vraiment pour sa santé et pour sa vie.

 Tous les participants soulignèrent l’importance de l’écoute. Les détenus sont très souvent pauvres en lien social, ce qui est fortement anxiogène. Cette situation est aggravée par le fait que la plupart des prisonniers sont des hommes, avec la difficulté à verbaliser les conflits qui caractérise le sexe « fort ». Tout ce qui peut recréer des liens est bienvenu : le rôle des associations en détention s’inscrit dans cette perspective. Communiquer avec les personnes détenues soulage des tensions qui peuvent les inciter à attenter à leur propre vie. C’est aussi un acte qui leur fait sentir qu’il y a une alternative au crime : cela contribue à la réduction du risque de récidive.