L’écrivain

Dans « L’Écrivain », publié en 2001 sous son pseudonyme Yasmina Khadra, Mohamed Moulessehoul raconte son passé d’enfant soldat et l’émergence de sa vocation littéraire.

 Mohamed Moulessehoul, né en 1955 dans le Sahara algérien, est fils d’un infirmier devenu pendant la guerre d’Algérie officier de l’Armée de Libération Nationale et d’une nomade. À l’âge de neuf ans, son père l’emmène dans l’école de cadets d’El Mechouar, près de Tlemcen. « L’écrivain » est une autobiographie qui commence au moment de cet abandon et s’achève lorsque, en possession du bac, Mohamed doit choisir entre la carrière d’officier et sa vocation d’homme de lettre. Ce n’est qu’à partir de 2000 que, ayant pris sa retraite de l’armée après avoir participé aux opérations militaires contre les maquis islamistes dans les années quatre-vingt dix, il se consacre à plein temps à son œuvre littéraire.

Mohamed Moulessehoul

Mohamed Moulessehoul

En le plaçant dans une école militaire, son père poursuit deux objectifs : lui donner par l’école l’opportunité d’une carrière que pour sa part il a gagnée sur les champs de bataille ; et se débarrasser de sa progéniture, comme il se débarrassera de sa femme, de manière à pouvoir changer de vie. Lors de la première visite de son père à El Mechouar, Mohamed fait le salut règlementaire et se met au garde à vous. « D’habitude, il mettait un genou à terre et m’ouvrait les bras qui me paraissaient plus vastes que le ciel. Et moi, courant me blottir contre lui, je me perdais dans les nuages (…) A partir de ce jour-là, jamais au grand jamais je n’ai réussi à dire « papa » à mon père. »

 « J’ignore si j’ai souffert outre mesure de ma captivité. J’étais un enfant. Pour moi, la vie était ainsi. Si les adultes n’y pouvaient pas grand-chose, qu’en serait-il pour un mioche ? Il me fallait vivre avec. » Mohamed vivra donc avec, d’abord à l’école primaire entre les murailles d’El Mechouar, puis au collège et au lycée sur ce qu’il nomme « l’île Koléa », près de Blida. Il respectera ses professeurs mais sera de plus en plus rebelle à l’égard des sous-officiers, dont certains font preuve d’une invraisemblable grossièreté et brutalité. « Je te ratatinerai la poire si fort que ta mère ne te reconnaîtrait pas », lui dit l’un d’entre eux. Il faut dire que Mohamed, élève surdoué, excite la jalousie, lui « la coqueluche de Koléa, son poète, son dramaturge, son athlète, son comédien. »

 Peu à peu, Mohamed se sent différent. « Je voyais bien que j’étais un peu perdu dans cet espace carcéral languide, pourtant je savais déceler la magie dans l’envol d’une cigogne, percevoir mon silence dans le cri d’une chouette, m’inspirer de mes déconvenues avec équanimité, comme quelqu’un d’aguerri. Et je pardonnais, Dieu ! que je pardonnais (…) Ma souffrance ne me terrassait pas ; elle m’éveillait à moi-même, me faisait prendre conscience de ma singularité. J’étais celui qui savait regarder, qui était attentif à la douleur de ses camarades. »

 Le jeune cadet se réfugie dans la lecture, écrit des poèmes et des nouvelles. Il sent grandir en lui une vocation d’écrivain. Mais arrive le moment de vérité : une fois passé le baccalauréat, obtempèrera-t-il aux injonctions de sa famille le pressant d’embrasser la carrière militaire, ou se fera-t-il homme de lettre ?

 Dans une interview donnée il y a quelques années, il déclarait : « aimeriez-vous vivre ma vie ? Être soldat à 9 ans, ne jamais avoir eu d’enfance, naître adulte et passer votre existence à évoluer dans un monde aux antipodes de votre vocation ? » Mais à la question « qu’aimeriez-vous oser faire ? », il répondait : « je l’ai déjà fait, écrivain au milieu des tanks. »

 Je me suis intéressé à Mohamed Moulessehoul / Yasmina Khadra à la suite d’un reportage sur l’élection présidentielle algérienne. On voyait l’écrivain tenter, à Oran, de rassembler les quelque 60.000 signatures qui lui auraient permis de se présenter contre Bouteflika. L’esprit de rébellion, qui lui a permis de survivre à El Mechouar et à Koléa, reste vivant dans le presque sexagénaire qu’il est maintenant.