L’enfant aux mille rêves

Arte TV a récemment diffusé « L’enfant aux mille rêves », téléfilm de Rupert Henning (2018) d’après l’autobiographie de l’artiste multimédia André Heller.

 En Autriche à la fin des années 1950, le jeune Paul Silberstein ; 12 ans, grandit dans un univers oppressant, où il se sent étouffer et mourir de froid. Son père, Roman (Karl Markovics) se comporte comme un dictateur halluciné, hanté par l’ordre et le péché. Sa mère, Emma (Sabine Timoteo) tente de se faire aussi invisible que possible. Paul, ses parents et son frère aîné vivent dans un immense palais vide. On ne parle pas à table : le père lit son journal à l’autre bout d’une immense table.

 Paul est élève dans un pensionnat jésuite glacial, où l’on apprend aux élèves à se méfier de la proximité des personnes, qui conduit inéluctablement à la dépravation. Roman a doté son fils d’un cahier broché de noir, avec pour titre : « tu honoreras ton père et ta mère ». Il l’instruit d’y reporter chacune de ses défaillances, de ses manquements et de ses péchés.

 Paul détourne le cahier noir. Il y trace à l’encre sympathique des dessins et des textes par lesquels il exprime la personne qu’il entend devenir et laisse libre court à son imagination et à ses rêves.

Création d’André Heller

Au pensionnat, Paul a deux refuges : le local des rouages de la grande horloge, où il écrit sur son cahier ; et une fenêtre d’où il observe dans le jardin voisin une jeune fille montant un cheval blanc. C’est un résistant. Condamné à nettoyer devant ses camarades le vomi d’un élève, il lance le contenu du sceau au visage du préfet des études.

 Roman Silberstein vient à mourir subitement. Le Conseiller ami du Général de Gaulle apparait soudain comme un obsédé sexuel dont la vie de débauche a créé une montagne de dettes. Des oncles d’Amérique venus pour les obsèques révèlent les atrocités dont la famille, juive, a été l’objet pendant la guerre.

 Le film de Rupert Henning est délicieusement déjanté, passant brusquement d’une ambiance mortifère à la farce désopilante, lorsque par exemple une bonne sœur reçoit sur sa cornette l’avion en papier portant le message d’amour de Paul à sa « demoiselle ». Tout est insolite, improbable, imaginatif.

 Dans sa présentation du film, Arte TV écrit : « célébration de l’imagination, l’enfant aux mille rêves est une adaptation fidèle du roman autobiographique d’André Heller, célèbre acteur, chanteur et artiste autrichien. Si le film frappe d’abord par sa photographie, une bande son sophistiquée et des décors particulièrement soignés, sa réussite doit surtout à son interprète principal, Valentin Haag, mélange de vulnérabilité et d’espièglerie, de sensibilité et de drôlerie. « Tu es un enfant on ne peut plus étrange, lui dit sa mère. Mais tu trouves toujours les mots justes, contrairement à moi ». Le jeune acteur se révèle épatant en gamin qui n’a de cesse de défier l’autorité pour mettre en application sa devise : « ne deviens jamais comme tous ceux à qui tu ne veux pas ressembler. »

 Je regrette que l’autobiographie d’André Heller, « Ich lerne, bir selgst – Kind zu sein » (j’apprends par moi-même – être un enfant) ne soit actuellement disponible qu’en allemand. Je la lirais volontiers, tant ce téléfilm m’a emballé.