Les dimanches de Jean Dézert

« Transhumances » a récemment évoqué Jean de la Ville de Mirmont, poète bordelais mort au front en 1914 à l’âge de 27 ans. Voici maintenant une critique de « Les dimanches de Jean Dézert », son premier et unique roman, publié en cette même année 1914.

Jean Dézert, âgé de 27 ans, est originaire de Bordeaux mais habite Paris. Il est employé au Ministère de l’Encouragement au Bien (Direction du Matériel). Sa principale vertu, c’est de savoir attendre. « Toute la semaine, il attend le dimanche. À son Ministère, il attend de l’avancement, en attendant la retraite. Une fois retraité, il attendra la mort. Il considère la vie comme une salle d’attente pour voyageurs de troisième classe. »

« La fantaisie, ça va bien en dehors des heures de bureau et principalement le dimanche. Le dimanche, c’est toute la vie de Jean Dézert. Il apprécie ce jour que si peu de gens comprennent ».

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La vie de Jean Dézert est marquée par « l’immortel ennui du calme sidéral ». Il rêva autrefois d’une grande destinée, mais il sait maintenant qu’il n’ira jamais jusqu’à la mer.

Pour tenter de se distraire, il collectionne les prospectus qu’on lui remet sur le trottoir, et décide un dimanche de suivre tous les conseils qu’ils prodiguent. Il prend un bain chaud avec massage par des aveugles, déjeune dans un restaurant végétarien antialcoolique où il les clients ne peuvent commander qu’un repas ne dépassant pas la quantité de calories prescrite, va au cinématographe et dîne au champagne.

Sa vie pourrait devenir aventureuse lorsqu’il rencontre, un dimanche naturellement, au jardin zoologique, Elvire Barrochet. Elvire est fille d’un artisan en objets funéraires. C’est une toute jeune fille, un peu tête en l’air. Elle incite Jean à la demander en mariage, mais lorsque, pour la première fois, elle le regarde vraiment, elle est épouvantée.

Jean Dézert est effondré. Lorsqu’il résout de se suicider, « il choisit un dimanche afin de ne pas manquer son bureau. » Et, naturellement, il ratera son suicide comme il a raté sa vie.

 

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Jean de la Ville de Mirmont

Petit livre de 64 pages, « les dimanches de Jean Dézert » est en partie autobiographique. Comme Jean Dézert, Jean de la Ville de Mirmont est originaire de Bordeaux et, comme lui, voyant les navires à quai, il a rêvé d’océans. Comme lui, sa faible constitution (et sa forte myopie) l’a disqualifié. Comme lui, il a gagné sa vie comme fonctionnaire à Paris.

« Je suis né dans un port, écrivait de Mirmont dans « l’horizon chimérique », et depuis mon enfance j’ai vu passer par là des pays bien divers. Attentif à la brise et toujours en partance, mon cœur n’a jamais pris le chemin de la mer (…) Mais votre appel, au fond des soirs, me désespère, car j’ai de grands départs inassouvis en moi. »

Déprimé, Jean Dézert imagine le plus grand départ qui soit, celui d’une mort choisie et auto-administrée. Jean de la Ville de Mirmont choisit, à l’âge de 27 ans de s’engager bien qu’il eût été réformé quelques années auparavant, tout en sachant qu’il pourrait perdre la vie au combat.

Il existe pourtant une différence fondamentale entre l’auteur et son personnage de roman : la poésie. La vie de Mirmont est enchantée par la poésie et par l’amitié de François Mauriac. Celle de Dézert est un désespérant désert.