Les Fourberies de Scapin par Podalydès

Les cinémas UGC ont eu l’excellente idée de programmer, filmée à la Comédie Française, « les Fourberies de Scapin », pièce écrite par Molière en 1671 et mise en scène en 2017 par Denis Podalydès.

Voir du théâtre dans une salle de cinéma n’est pas l’idéal : il manque l’alchimie entre les acteurs et les spectateurs. Mais lorsque la pièce se joue à guichets fermés à Paris et que la presse est élogieuse, cela vaut la peine. À Bordeaux, une grande salle de l’UGC était pleine pour l’unique représentation.

La mise en scène par Podalydès est stupéfiante. Le texte de Molière est intégralement respecté. La diction, la prononciation du français de son temps devaient être très différentes de celles d’aujourd’hui. Quelques mots sont tombés en désuétude, comme « morigéner ». Mais on est frappé par le fait que le texte n’a pas pris une ride.

C’est avec le contexte que Podalydès prend des libertés. Scapin est supposé être un valet. On l’imagine en livrée, servant ses maîtres dans leur hôtel particulier. Il sort à moitié nu des entrailles de la terre, dans un décor de friche portuaire.

On est à Naples, une ville ouverte par la mer sur « les Turcs » et « l’Alger ». Des galères sont amarrées : « qu’allait-il faire dans cette galère ?», dira Argante en parlant de son fils, expression passée dans le langage courant jusqu’à aujourd’hui. La marque de l’Italie sur la pièce est profonde. Le nom de Scapin vient de « scappare », s’échapper : le bonhomme est rusé, il se vante de toujours savoir se sortir, et sortir ceux qui l’implorent, des situations les plus compliquées.

Le mot « fourberie » a lui aussi partie liée avec l’Italie. En français, un fourbe est, selon le Larousse, quelqu’un qui trompe avec une adresse perfide, sournoise. En italien un « furbo » est un malin. On a plutôt de l’admiration, voire de l’affection pour lui.

Le Scapin de Podalydès, bien qu’homme des bas-fonds en délicatesse avec la justice, attire franchement la sympathie. Il est du côté des gens du peuple qui savent prendre leur revanche sur le destin par leur verve, leur intelligence des situations et des caractères et, finalement, leur résilience. Les riches sont emberlificotés dans leurs projets de mariage socialement seyants pour leurs enfants, qui, eux, sont mus par les élans du cœur. Ils sont empotés par leur amour des piastres et des écus et leur avarice. Ils sont manipulables. Scapin se charge de les manipuler.

La pièce est dominée de la tête et des épaules par Benjamin Lavernhe dans le rôle de Scapin. Rusé, madré, manipulateur, avide de reconnaissance, impitoyable dans la vengeance, maniant cruellement l’humour, le personnage qu’il joue comporte de multiples facettes. Aux côtés de Lavernhe, Gilles David joue Argante, un homme borné et avare dont l’humiliation finit par exciter la pitié. Adeline d’Hermy joue une Zerbinette populaire, truculente, insolente à souhait.

Même au cinéma, les Fourberies de Scapin par Podalydès nous ont offert une magnifique soirée.

Denis Podalydès