Les passagères du 221

« Les passagères du 221 », roman de Catherine Béchaux, raconte le trajet d’un autobus qui amène des femmes à une maison d’arrêt un jour de parloir.

Catherine Béchaux habite Fresnes, sur la colline au-dessus de la maison d’arrêt qui retient 2000 personnes incarcérées pour 1324 places. Depuis 6 ans, elle est bénévole à la maison d’accueil des familles. « J’ai pu entrer en détention, écrit-elle. J’en suis ressortie impressionnée, étourdie par le vacarme, métallique comme celui d’une usine, et le bruit des énormes trousseaux de clés manipulés par les gardiens. »

Pour raconter son « émerveillement devant ces femmes courage » que sont les mères, épouses, compagnes de détenus, l’auteure a recours à la fiction. Elles empruntent toutes le bus 221, celui qui les déposera à la maison d’arrêt à temps pour l’heure du parloir. Il se trouve que l’une des passagères fait un malaise. Selon la procédure en vigueur, le conducteur doit s’arrêter et appeler les secours.

Image du film « de sas en sas »

Pour les passagères, c’est une catastrophe : quelques minutes de retard suffisent pour rater le rendez-vous du parloir. Il faudra revenir bredouille, et faire en sens inverse un long trajet. Dans les murs, l’être aimé ne sera pas avisé du retard et échafaudera mille hypothèses. Elles se regroupent autour du conducteur, font masse. Celui-ci, intimidé, consent à enfreindre le règlement et à les emmener à destination.

Dans le bus, il y a Marie-Jo qui visite son compagnon Marco, pourtant incarcéré pour avoir failli l’égorger. Il y a Naïma, qui visite Jamel avec, sur le ventre, leur bébé Mohamed. Il y a Mireille, la vieille dame, qui va voir David, son petit-fils, si mal en prison qu’il a déjà tenté de se pendre. Et puis il y a Fatou, et Maryse.

« Les passagères du bus 221 » est un beau livre, nourri d’une expérience de première main de ces femmes qui disent « ils sont condamnés dedans. Nous, on est condamnées dehors. » « C’est comme si la vie s’était arrêtée, je ne fais plus rien, je ne pense qu’à lui. Je ne vis plus que par les parloirs. » Ou encore : « Il y a des barreaux à la fenêtre, moi j’ai des béquilles dans la tête. »

Image du film « de sas en sas »

« Aux premiers temps de l’incarcération de Marco, Marie-Jo avait plusieurs fois fait le tour de la maison d’arrêt, espérant l’apercevoir. Intriguée par le spectacle des yo-yo, ces guirlandes de ficelles qui pendillaient le long de la façade, fascinée par la main qui surgissait entre deux barreaux pour y fixer une boîte chargée d’un message ou d’un objet. Indigent et diligent téléphérique glissant d’une fenêtre à l’autre, d’un étage à l’autre, frôlant le mur, se râpant sur la pierre, courant sur la cordelette… les cris virils qui célébraient ces envois. »

Maryse et son fils Dylan. « La cellule, c’est tout sauf une chambre. Le savoir là-dedans la fait frémir. Trois lits superposés, une table étroite, trois tabourets, trois étagères. Scotchées sur les murs, des affiches défraîchies avec de grosses cylindrées et des photos de filles pulpeuses découpées dans des magazines, elle imagine trop bien. Et puis un lavabo, des chiottes derrière une cloison ouverte à mi-hauteur aussi mince qu’un paravent, les rots, les pets, masquer la puanteur… L’accès aux douches seulement trois fois par semaine, le sol pas souvent récuré. »

Image du film « de sas en sas »

Marie-Jo et Marco.

« Marco enfermé dedans, elle emmurée dehors.

La vie en creux. Le silence assourdissant.

Les jours immobiles, juste le chat qui miaule.

Tenir la comptabilité des jours.

User le temps, ruser avec le temps. »

Joux la Ville, un centre de détention loin des familles.

Naïma assiste à une scène dans le sas d’accès à la détention. Un chien détecteur de drogue s’arrête devant une femme et sa petite fille. « Si c’était l’enfant… Elle aurait osé ? La maman a été sommée de retourner dans les toilettes avec la fillette. Des éclats de voix fusaient derrière la porte tandis qu’elle la déshabillait. Six barrettes de shit étaient dissimulées dans ses couches. Naïma a vu la femme quitter la pièce sous bonne escorte, l’air farouche, l’enfant dans les bras de la policière imperturbable mais livide. La petite, qu’allait-il advenir d’elle ce soir ? »

Mireille et David. « La crainte du parloir fantôme la hante : la semaine dernière, David ne s’est pas présenté. Elle a passé les quarante-cinq minutes réglementaires enfermée dans les quatre mètres carrés du box, face à un siège vide, en proie à une angoisse dévorante, avec pour seule compagnie la rumeur sourde, parfois brisée par un pleur d’enfant, un rire bruyant ou un accès d’humeur montant des box voisins. »

Catherine Béchaux