Les rêveurs

« Les rêveurs », premier roman d’Isabelle Carré (2018) est un livre passionnant, qui donne de la comédienne une image étonnante.

 « J’ai l’habitude avec les journalistes, écrit-elle, d’être toujours associée à deux qualités : discrète et lumineuse ! Durant toutes ces années, comment suis-je passée si facilement entre les mailles du filet ? (…) Je suis une actrice connue, que personne ne connaît. »

 C’est que la vie d’Isabelle n’a rien de lisse ni de lumineux. Ses deux parents ont des parcours de vie compliqués. Sa mère appartient à une famille d’aristocrates qui, alors qu’elle allait devenir « fille-mère », comme on disait à l’époque, voulut la contraindre à abandonner sous X le bébé qu’elle attendait. Son père s’est peu à peu révélé homosexuel. Tous deux ont un tempérament d’artiste, elle passionnée de sculpture, lui designer de métier. Tout les conduisait à prétendre faire table rase du passé, à mener une vie rêvée.

Leur appartement à Paris est à l’image de ce couple insolite. « Je n’ai jamais trouvé d’autre lieu qui ressemble à l’endroit où nous habitions. En allant chez les copines de classe, j’ai compris très vite combien notre univers était différent, et pour mes amis, franchement déroutant, une espèce de quatrième dimension sans référence d’aucune sorte, ni culturelle ni sociale ».

 Pour Isabelle et ses deux frères, cette vie rêvée n’est par une vie de rêve. Ils manquent de repères, souffrent de n’avoir pas une famille « normale ». Leur mère sombre dans la dépression, devient de plus en plus absente pour ses enfants. Le roman s’ouvre par un cauchemar récurrent lorsqu’Isabelle avait six ou sept ans. « Il semble contenir une vérité que je ne saurais ignorer : ma mère ne me voit pas, elle ne me sauvera d’aucun danger, elle n’est pas vraiment là, elle ne fait que passer, elle est déjà passée. Elle s’en va. »

 La vie d’Isabelle est marquée par deux hospitalisations. Âgée de 4 ans, elle se défenestre pour tenter de rejoindre sa maman. Dix ans plus tard, elle tente de se suicider et passe une longue période à l’hôpital psychiatrique. Devenue indépendante à 15 ans, elle vit dans la peur, verrouille son appartement. « J’ai bien fait, me dis-je, je suis vraiment en sécurité ici, tout danger est écarté ! Même celui d’être heureux. »

Isabelle Carré dans « le refuge », film de François Ozon

Jouer la comédie constitue pour elle un exutoire, une thérapie. Forte de ses blessures, elle donne à ses multiples personnages force et vérité. Sur scène, elle bénéficie de la reconnaissance qui lui a tant manqué quand elle était petite fille.

 Elle ne supporte pas la souffrance des petits enfants, surtout celle qui leur est imposée par leurs proches. Elle visite son père incarcéré à la maison d’arrêt de Nanterre. Dans la salle d’attente des familles, un garçon de 7 ou 8 ans n’a pas de chaussettes dans ses baskets. « Je ne supporte pas l’idée qu’il ait froid, qu’il joue dans la rue, dans la cour de l’école, qu’il passe toutes ses journées en plein mois de janvier sans chaussettes, qu’on ait oublié de lui en mettre, qu’on s’en foute, qu’on n’ait pas le temps, ou pas les moyens. Ses lacets traînent par terre (…) Alors je plonge mes mains vers mes chaussures, et lui mime les gestes qui pourraient l’aider. »

 « Les rêveurs » est un très beau livre.