Les sortants

Dans « Les sortants, comment la France prépare la sortie des détenus radicalisés ? » (Les Arènes, 2020), la journaliste Véronique Brocard décrit la manière dont l’Administration pénitentiaire prend en charge les personnes détenues pour terrorisme islamiste.

 L’ouvrage de Véronique Brocard constitue un modèle de journalisme : proximité du terrain, souci de documentation et de vérification des faits, équilibre entre distance et empathie. On y trouvera des informations de première main, par exemple les grilles d’évaluation utilisées par l’administration pénitentiaire pour discerner si une personne détenue radicalisée peut basculer dans la violence.

 La journaliste a enquêté tout au long de l’année 2019. Elle a pu pénétrer dans les centres pénitentiaires de Lyon, Roanne, Bourg-en-Bresse, Lille Anneoeullin et Vendin-le-Vieil et travailler avec les équipes de direction, de surveillance et d’insertion-probation. Elle a eu accès aux dossiers de 65 personnes détenues radicalisées.

 Le point de départ de son enquête est le fait qu’en 2022, 250 condamnés pour association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste islamiste auront été libérés sur le territoire français, soit presque la moitié des détenus emprisonnés pour ce motif. Comment sont-ils suivis en détention ? Quelle est la probabilité qu’ils commettent des attentats ?

Photo du film « le ciel attendra »

Évaluation, orientation, prise en charge

 L’administration pénitentiaire procède par tâtonnement. Elle a renoncé à regrouper tous les « terros » (personnes accusées d’avoir commis ou aidé des actes terroristes, ou condamnées pour ce motif) dans des unités dédiées, qui facilitaient l’embrigadement de détenus non encore fanatisés et constituaient des bombes à retardement. Ils passent désormais par des Quartiers d’Évaluation de la Radicalisation (QER). Ils sont ensuite orientés soit vers la détention ordinaire, soit vers des Quartiers de Prise en charge de la Radicalisation (QPR) hypersécurisés.

 Le processus d’évaluation est compliqué. Sur chacun des évalués pèse un soupçon majeur : « la taqiyya (« dissimulation ») par laquelle ils vont cacher leurs intentions, tromper leurs interlocuteurs sur leur réel désir de s’impliquer. » Or, ce soupçon, ou ce préjugé, opère une distorsion de l’évaluation : tout comportement peut être interprété de manière négative. Si je conserve la barbe, je suis considéré comme rigoriste, si je la rase, comme dissimulateur.

 Vu du point de vue des détenus, la participation active du service de renseignement pénitentiaire à l’évaluation pose problème. Cela est exprimé par une conseillère d’insertion et de probation : « On ne peut pas nous demander à la fois d’évaluer les gens, de tenter de tisser une relation de confiance, d’essayer de travailler sur de vraies valeurs, et en même temps de leur soutirer des informations. »

 

Une justice de masse

 Véronique Brocard souligne que, depuis 2016, la justice antiterroriste fonctionne à plein régime : une justice de masse, dit-elle. Sous le régime de la tolérance zéro, « ceux qui reviennent, on les arrête, ceux qui veulent partir aussi, et les familles avec. Plus tous ceux qui aident, donnent de l’argent, conduisent à l’aéroport, fournissent un financement, font l’apologie, etc. » Les juges prononcent en général le maximum de la peine encourue, et s’ils ne le font pas, le parquet fait appel. Il en va de même, en détention, pour les remises de peine et les permissions de sortir : lorsqu’elles sont accordées, le parquet fait appel. « Parfois, dit un détenu, j’ai l’impression que tout n’’est qu’une pièce de théâtre où tout est écrit d’avance. Les peines, le refus des permissions de sortir, tout ; Un terro n’a droit à rien. Quoi qu’il fasse, rien n’ira. »

 Des intervenants alertent sur le danger que recèle la stigmatisation des TIS (terroristes islamistes) : « on ne peut pas leur demander d’adhérer à un système qui les considère aussi mal. On ne peut pas les traiter comme des ennemis sans les transformer en ennemis. » Ou encore : « Les entorses aux principes ne sont que des manœuvres à courte vue, qui se paient toujours cher en nourrissant les frustrations et les haines de ceux que l’on prétend combattre. »

 Les profils et les parcours personnels des détenus radicalisés sont très différents, ce qui justifie un accompagnement différencié. « Les personnes les plus inquiétantes, écrit l’auteure, sont celles qui sont extrêmement fragiles du point de vue cognitif, qui sont incapables d’aligner un raisonnement logique et sont habitées par une grande violence. Elles délivrent une espèce de « glougi-boulga » qui n’a aucun sens. » « La radicalisation violente fonctionne comme une addiction. Pour quelqu’un qui n’a pas de cadre interne, qui est dépressif sans le savoir, la religion offre un cadre rassurant. ».

Véronique Brocard

 La faille narcissique

 « Je prends contact avec eux et, d’un coup d’un seul, je deviens un frère, dit un détenu radicalisé. On me confie des missions. Je deviens quelqu’un d’important. » Et une psychologue : « Incarner une cause, devenir quelqu’un, tel est le dénominateur commun. La faille narcissique. » Les professionnels s’efforcent d’établir le contact, de connecter avec les émotions, d’amener les personnes à tracer leur propre chemin. Comme l’indique un professionnel, « « Déradicaliser » est un verbe pronominal : « se déradicaliser ». Ce n’est pas un verbe transitif. »

 Véronique Brocard ne cache pas son admiration pour les professionnels de la pénitentiaire qui se sont portés volontaires pour ce travail en terre inconnue : des jeunes femmes, très souvent.

 Elle s’amuse des habitudes tribales de l’administration pénitentiaire. « L’institution utilise ses propres codes, manie une novlangue inaccessible aux non-initiés et opacifiée par un usage immodéré de sigles et d’acronymes. » (…) « Quand elle désigne l’ensemble de sa population, l’administration pénitentiaire parle de « public », comme, ailleurs, on parlerait d’utilisateurs ou d’usagers. Avec le temps, on finit par s’habituer à cette neutralité. Elle crée ainsi un espace ni agressif ni bienveillant, atténuant sa violence intrinsèque, secrétée au quotidien. » (…) Chacun – qu’il s’agisse du plus haut gradé de l’administration pénitentiaire, d’un simple prévenu nouvel arrivant ou d’un condamné qui finit d’exécuter sa peine de vingt ans – est généralement désigné par son nom, toujours précédé de « madame » ou « monsieur ». Dans ces lieux âpres, cette extrême politesse inattendue a quelque chose de totalement suranné. »

 Conclusion de l’ouvrage : « Le triptyque actuel – évaluation, orientation, prise en charge – mis en place après bien des hésitations entre regroupement et dispersion, reste très fragile. » Il a du moins le mérite d’exister et de tenter, malgré ses contradictions, d’offrir une perspective de réinsertion aux « sortants ».