Les souvenirs d’Ernest Renan

Les « souvenirs d’enfance et de jeunesse » écrits par Ernest Renan (1823 – 1892) à l’âge de soixante ans sont particulièrement intéressants dans le contexte actuel de retour des religions.

 Ernest Renan naquit et grandit dans une famille bretonne modeste de Tréguier (Côtes d’Armor). D’une intelligence brillante, il monta à Paris à l’âge de 15 ans pour étudier au petit séminaire de Saint-Nicolas du Chardonnet puis au séminaire de Saint Sulpice, où étudia la théologie mais aussi le latin, le grec, l’hébreu, le syriaque et dans une moindre mesure l’arabe.

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Âgé de 22 ans, le jeune Ernest quitta le séminaire, taraudé par des doutes sur les dogmes catholiques. Ses souvenirs d’enfance et de jeunesse portent témoignage d’une évolution intellectuelle qui le fit considérer par l’Église catholique comme un dangereux renégat, mais conserve aujourd’hui toute sa pertinence.

 Le « paradis de la race bretonne »

 Ernest Renan se sent profondément breton, non seulement parce qu’il est né en Bretagne et parle la langue, mais parce qu’il pense avoir hérité des caractéristiques des « peuples de la race bretonne », l’amour et l’idéalisme. « L’amour est chez eux un sentiment tendre, profond, affectueux, bien plus qu’une passion. C’est une volupté intérieure qui use et tue. Rien ne ressemble moins au feu des peuples méridionaux. Le paradis qu’ils rêvent est frais, vert, sans ardeur. » Quant à l’idéalisme, il implique « la poursuite d’une fin toute intellectuelle, souvent erronée, toujours désintéressée. Jamais race ne fut plus impropre à l’industrie, au commerce. » Le futur philologue et écrivain ne sera jamais intéressé par l’argent et le pouvoir. Ce qui comptera pour lui, c’est la « volupté » de servir la vérité pour elle-même.

 Bien qu’ayant quitté l’Église et étant voué aux gémonies par beaucoup de catholiques, il ne tarit pas d’éloges sur ses maîtres à Tréguier comme à Paris. « Mes maîtres m’enseignèrent quelque chose qui valait infiniment mieux que la critique ou la sagacité philosophique : ils m’apprirent l’amour de la vérité, le respect de la raison, le sérieux de la vie. Voilà la seule chose en moi qui n’ait pas varié (…) Vieux et chers maîtres, maintenant presque tous morts, dont l’image m’apparaît souvent dans mes rêves, non comme un reproche, mais comme un doux souvenir, je ne vous ai pas été aussi infidèle que vous croyez. »

 L’amour de la vérité

 Mais c’est précisément cet amour de la vérité, bien précieux recueilli de ses maîtres, qui conduit Renan à ne plus se reconnaître dans les dogmes. « Le but du monde est le développement de l’esprit, et la première condition du développement de l’esprit, c’est sa liberté. Le plus mauvais état social, c’est celui « où le dogme règne directement d’une manière absolue. »

 Renan croit au progrès, même si l’américanisation de la France, entendue comme l’évolution vers une société marchande et médiocre, lui inspire de l’inquiétude. Il est admiratif des progrès de l’esprit humain : « Descartes serait transporté de joie s’il pouvait lire quelque chétif traité de physique et de cosmographie écrit de nos jours ! Le plus simple écolier sait maintenant des vérités pour lesquelles Archimède eût sacrifié sa vie. Que ne donnerions-nous pas pour qu’il nous fût possible de jeter un coup d’œil sur un tel livre qui servira aux écoles primaires dans cent ans ? »

 Le dogme et la raison

 Après des années d’études de la théologie (en particulier la Somme de Thomas d’Aquin) et des textes bibliques (dans leurs langues originales), il en vient à considérer que le dogme catholique est déraisonnable. « L’Église Catholique s’oblige à soutenir que ses dogmes ont toujours existé tels qu’elle les enseigne, que Jésus a institué la confession, l’extrême-onction, le mariage ; qu’il a enseigné ce qu’ont décidé, plus tard, les conciles de Nicée et de Trente. Rien de plus inadmissible. Le dogme chrétien s’est fait, comme toute chose, lentement, par une sorte de végétation intime. ».

 Renan décrit comment jour après jour «  une maille du tissu de (sa) foi se rompait ». Mais en même temps, il éprouvait une adhésion croissante à la personne historique de Jésus. « L’idée qu’en abandonnant l’Église je resterais fidèle à Jésus s’empara de moi (…) Jésus a bien réellement toujours été mon maître. En suivant la vérité au prix de tous les sacrifices, j’étais convaincu de le suivre et d’obéir au premier de ses commandements. »

 Je remercie

 Il décrit aussi la crise existentielle qui suivit sa sortie du séminaire. « Comme un cercle enchanté, le catholicisme embrasse la vie avec tant de force que, quand on est privé de lui, tout semble fade. J’étais terriblement dépaysé. L’univers me faisait l’effet d’un désert sec et froid. » Mais cette traversée du désert le mène finalement à une forme de bonheur. Au seuil de la vieillesse, il écrit : « ainsi, sans savoir au juste qui je dois remercier, je remercie. J’ai tant joui dans cette vie que je n’ai vraiment pas le droit de réclamer une compensation d’outre-tombe. »

 Au terme de ce beau livre, il nous laisse ce message : « il faut créer le royaume de Dieu, c’est-à-dire de l’idéal, au-dedans de nous (…) Le commerce des âmes est la plus grande et la seule réalité. »

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