L’Homme Coquillage

Les éditions Actes Sud viennent de publier en français le premier roman écrit par Asli Erdoğan en 2006 : « l’Homme Coquillage ».

J’ai eu envie de lire ce roman en écoutant à la radio une interview de l’auteure, symbole d’opposition au dictateur turc homonyme et menacée d’emprisonnement à perpétuité dans son pays. L’expérience de lecture a été particulière. J’ai détesté le livre au point d’avoir eu la tentation de m’arrêter en cours de route. J’y suis revenu ensuite, après avoir lu des interviews d’Asli Erdoğan.

Le fil conducteur est le suivant. Une jeune spécialiste en physique nucléaire est invitée à une université d’été dans l’île caraïbe de Sainte-Croix, sous souveraineté des États-Unis. Elle s’ennuie pendant les conférences obligatoires, elle s’ennuie dans la compagnie des physiciens. Ce sentiment d’ennui n’est pas nouveau : c’est celui qu’elle ressent de plus en plus dans un monde professionnel entièrement focalisé sur le travail, dans lequel les sentiments sont exclus.

Christiansted, dans l’Île de Sainte-Croix

Elle s’échappe de l’hôtel et rencontre Tony, un pêcheur de coquillages. Il est petit, balafré, laid. Mais son regard noir pénètre l’âme de la jeune femme. Il ne la touchera pas. Mais par lui elle découvre sa propre vérité, ses désirs, son corps. Sa vie en est blackboulée. Elle renoncera à la physique et deviendra écrivaine.

Ce roman m’a incommodé. Je n’y ai vu que des simplifications triviales : les noirs animés du désir d’assassiner des blancs ; les physiciens incapables d’un minimum de convivialité ; Tony marqué de manière indélébile comme « criminel » par son passé de dealer ; l’héroïne rongée par un passé de violence familiale. Tout cela était exagéré, dénué de crédibilité.

Et voici qu’en lisant des interviews de l’auteure, je me suis rendu compte de ce que ce n’était pas pour rien que le récit était écrit à la première personne. C’est, du moins en partie, sa propre histoire qu’elle raconte. Elle a été chercheuse dans un laboratoire de physique nucléaire ; elle a été violée à l’âge de 10 ans ; elle a fait deux tentatives de suicide, à 10 et à 22 ans. Ce que je prenais pour des effets littéraires surjoués était une vérité crûe.

AsliErdoğan

Je suis alors revenu dans le texte, et il s’éclairait. « Mon enfance avait été marquée par la violence, et quoiqu’elle me donnât la nausée, c’était l’un des éléments fondateurs de ma personnalité. »

« J’avais besoin de régurgiter toute la saleté qui macérait en moi : la violence, la douleur, le désespoir, la solitude, je voulais tout cracher à la virgule près. »

Asli, car c’est bien d’elle qu’il s’agit, est fascinée par « le talent qu’avait Tony d’entendre l’indicible et de faire la lumière au fond des abysses intérieurs. » « Il pouvait lire dans mes pensées. Il allait faire remonter à la surface mes peurs et mes désirs les plus profondément enfouis comme les coquillages qu’il allait chercher au fond de la mer. »

Parce qu’il sait lire les souffrances d’Asli dans les profondeurs de son âme, l’Homme Coquillage l’entraîne dans un voyage qui l’arrache à elle-même : « la mort, la peur, l’horreur, le désir, la pluie, la danse, les eaux noires, le crime, les nuages de nuit, le désir. Et l’amour. Et la perte. »