Longues peines

Dans Longues Peines (Pocket, 2001), le romancier Jean Theulé s’intéresse à l’univers carcéral et met en scène quelques jours de la vie de détenus et de surveillants.

 La prison est située dans une ville de province. C’est un ancien monastère que ne mentionne aucune carte touristique. C’est un lieu qui n’existe pas, en quelque sorte un non-lieu ! Pourtant, il a une réalité physique, avec ses coursives équipées de filets anti-suicides, des cellules habitées par deux à quatre détenus, une cour minuscule où se font face le quartier des hommes et celui des femmes.

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Jean Theulé recueille le témoignage de deux surveillants, Benoît Beaupré et Agnès Leduc. Dans le texte, ce témoignage est reproduit en caractères italiques. Il constitue en soi un intéressant document sur la condition carcérale, celle des détenus et aussi celle des surveillants qui passeront, comme eux, leur jeunesse en prison ! Benoît et Agnès commentent des événements qui se sont produits dans l’ancien couvent, et c’est là qu’entre en jeu la fiction romanesque.

 La détention est présentée comme un véritable enfer psychiatrique. Un détenu pédophile est systématiquement violé à la douche et un surveillant pervers encourage les agressions contre lui. Une prisonnière infanticide demande à son aîné venu la visiter pourquoi il n’est pas venu avec Martin, le bébé qu’elle a lancé dans le vide-ordure. Sans se voir, de part et d’autre de la cour, un homme et une femme communiquent verbalement sous des identités inventées et se montent de toute pièce une histoire d’amour impossible.

 La folie n’est pas seulement du côté des prisonniers. L’épouse du directeur de la prison fait une fixation obsessionnelle sur sa stérilité, oblige son mari à se déplacer avec la layette qu’elle tricote et a des tendances homicides. Un jeune surveillant tombe amoureux d’une toxicomane, au mépris des règles déontologiques et de la plus élémentaire prudence. La démence s’étend à des personnes extérieures : une correspondante épistolaire écrit des lettres d’amour enflammées à un détenu, mais, affligée d’une laideur congénitale, ne supporte pas qu’il puisse être beau…

 Le sexe joue un rôle essentiel dans la prison. La privation de liberté, c’est surtout l’impossibilité de vivre une relation d’amour avec un ou une partenaire. Alors on se masturbe, on viole, on tombe amoureux d’un barreau de sa cellule…

 L’univers que décrit Jean Theulé est peuplé de gens atteints de troubles de la personnalité si graves qu’ils en viennent souvent au meurtre ou au suicide. Les situations comme les mots employés sont caricaturaux, mais le propre de la création littéraire n’est-il pas de pousser à leur paroxysme des réalités qui existent à l’état latent ?

 Le roman se termine avec les surveillants Beaupré et Leduc. Ils regardent les étoiles et entendent les cris et les cauchemars d’une détenue au mitard. « Tous les deux, côte à côte et d’astreinte cette nuit-là, étaient comme deux enfants ayant définitivement peur du noir ».

Jean Theulé

Jean Theulé