Maestro

Avec « Maestro », Léa Frazer réalise un film subtil sur la rencontre entre l’univers culturel des banlieues et celui de la littérature.

 Poursuivi par ses créanciers, Henri (Pio Marmaï), un jeune comédien ne jurant que par les super productions américaines, est prêt à accepter n’importe quel rôle. Cédric Rovère (Michael Lonsdale) lui propose de faire partie du casting des « Amours d’Astrée et de Céladon », un film à petit budget tourné à la campagne.

Pio Marmaï et Michael Lonsdale

Pio Marmaï et Michael Lonsdale

Pour Henri, c’est un choc. Il pensait dormir dans un cinq étoiles, et c’est dans une minable pension qu’il est logé. Les vêtements de bergers du dix-septième siècle lui semblent grotesques, la diction imposée par le réalisateur aux personnages ridicule. Il est maladroit : pendant une prise de vue, il répond à un appel sur son téléphone portable et gâche la prise.

 Mais Rovère lui fait confiance. Il est sensible au charme, à la vitalité et à la naïveté de cet homme qui « kiffe gros la meuf », la « meuf » étant l’actrice qui tient le premier rôle, Gloria (Déborah François). Gloria de son côté est troublée par cet homme imprégné de sous-culture, ignorant de Tchékhov et de Verlaine. Elle l’observe, le photographie sous toutes les coutures, s’émeut lorsqu’il apprivoise son chien. La relation de Gloria et Henri est passionnelle, mais implicite et bridée par les préjugés de classe entre comédiens. Elle gonfle les voiles du frêle esquif qu’est le film de Rovère.

 Peu à peu s’établit une complicité entre le vieil homme de cinéma, imprégné de culture et de poésie et le jeune comédien, chien fou qui à son contact va lentement se laisser pénétrer par la beauté du monde et des mots. Le film de Cédric Rovère est sélectionné pour la Mostra de Venise. Lors de la conférence de presse, Henri rend hommage à son maestro, auprès de qui il a appris à « payer sans marchander le prix exorbitant de la beauté ».

 L’idée de ce film était du comédien Jocelyn Quivrin, décédé dans un accident en 2009. Il voulait raconter sa propre rencontre avec Eric Rohmer, et avait laissé un scénario que Léa Frazer retravailla ensuite. Le film est tout en sensibilité. Là où « le goût des autres » d’Agnès Jaoui montrait un chef d’entreprise inculte tenter de s’imposer à toute force dans un monde d’artistes convaincus de leur supériorité, c’est délicatement et par l’humour que Léa Frazer décrit la transhumance d’Henri : il a été façonné par les films d’action à la Schwarzenegger et à la Stallone. Mais il s’est ouvert à la beauté qui coule tout doucement, comme les eaux de la Creuse, aux berges de laquelle le film de Rovère est tourné.

Pio Marmaï et Déborah François

Pio Marmaï et Déborah François