News from nowhere

Dans « News from nowhere » (Nouvelles de nulle part), publié en 1890, le poète, décorateur, imprimeur et militant socialiste William Morris explique sa vision de la société anglaise devenue socialiste au début du vingt et unième siècle.

 A l’issue d’une réunion mouvementée de la Ligue Socialiste à Londres, l’auteur revient chez lui dans un wagon du chemin de fer souterrain, « un bain de vapeur d’humanité pressée et insatisfaite ». Il se couche et, dans son sommeil, se prend à rêver. Il se trouve dans un endroit déconcertant : il reconnait bien la Tamise, mais tout a changé. Les gens apparaissent joyeux et en bonne santé. Leur environnement est constitué de jardins et de bâtiments harmonieux. Ils sont habillés de vêtements simples mais confortables. Le dix-neuvième siècle, avec ses usines immenses et insensées et ses salles de pari encore plus insensées est bien loin. L’auteur se trouve projeté dans un monde nouveau dans lequel il se trouve nu, privé de son cadre habituel de pensée et d’action.

  

La Tamise près de Kelmscott Manor

La Tamise près de Kelmscott Manor

William Morris nous donne des dates. La révolution s’est produite en 1952 : les mesures prises par le socialisme d’Etat pour adoucir la condition ouvrière ont créé des tensions insupportables dans le système économique marchand. Un soulèvement s’est produit, violemment réprimé. Il a eu finalement le dessus et le pouvoir ancien a été aboli. Le voyage du rêveur de Hammersmith à la City, puis en amont de la Tamise jusqu’à la région d’Oxford, se produit quelques années après 2003. On peut finalement se dire que Morris imagine ce que sera le monde – son monde – en 2013 !

 Dans la société communiste, « les hommes et les femmes qui constituent l’humanité sont libres, heureux et pleins d’énergie. Ils sont le plus souvent beaux de corps, et entourés de choses belles qu’ils font eux-mêmes, et d’une nature améliorée et non détériorée par le contact avec l’espèce humaine ». La violence des nantis sur les pauvres et des hommes sur la nature a disparu. Il ne reste qu’un profond amour, des humains les uns pour les autres et des humains pour la terre. Il n’y a plus de prisons, car nul ne peut vivre heureux en sachant son frère humain captif, et parce que le crime est une sorte de maladie dont on se soigne par le remords. Il n’y a plus de gouvernement, car le gouvernement ne se justifie que par la protection du riche contre le pauvre. Il n’y a plus d’écoles, car les enfants participent aux travaux communs et apprennent en faisant.

 « Notre époque n’est pas une époque d’inventions », constate un interlocuteur de William rencontré à une étape de son voyage. Et de fait, les chemins de fer ont disparu et les horribles ponts d’acier ont été remplacés par de beaux ouvrages de pierres et de poutres. C’est en calèche ou en barque à rame que l’on se déplace dans le 2013 rêvé. Seule concession au progrès : des barges se déplacent sans moyen de propulsion visible à l’observateur extérieur, mais l’auteur n’en dit pas davantage.

 Dans la société communiste, les femmes sont à l’égal des hommes. Hommes et femmes sont libres de s’aimer et de se quitter, sans que la loi ajoute le poids de contraintes à la souffrance des séparations. L’un des personnages centraux du livre est Ellen, une jeune femme d’une sauvage sensualité, que William Morris a sans doute créée à l’image de sa propre femme, Jane. Au terme de leur voyage, William et Ellen pénètrent dans une vieille demeure abandonnée depuis des dizaines d’années, dont on devine qu’il s’agit de Kelmscott Manor, la demeure des Morris au bord de la Tamise dans l’Oxfordshire. « Elle me conduisit près de la maison et posa sa main et son bras bronzés, découpés par le soleil, sur le mur couvert de lierre comme pour l’embrasser, et elle s’exclama : « Oh comme j’aime la terre, et les saisons, et le temps qu’il fait, et toutes les choses qui s’y rapportent, et tout ce qu’elle fait pousser ! »

 « News from nowhere » est en un certain sens prophétique : le respect de l’environnement et l’égalité des sexes sont des moteurs du vingt et unième siècle, comme William Morris l’avait prophétisé. En revanche, l’auteur a méconnu deux dynamiques : le progrès technique et la mondialisation. La société communiste imaginée par Morris n’innove pas et même renonce à des machines héritées du dix-neuvième siècle, comme le chemin de fer : or, du chemin de fer à l’automobile, à l’aviation et à l’Internet, ce sont les techniques visant à réduire ou abolir les distances qui ont façonné le monde d’aujourd’hui. L’Angleterre où prévaut la société communiste semble coupée du monde : or, c’est l’échange international inégal qui a été à la source de son expansion pendant la révolution industrielle, et c’est l’exportation qui est encore aujourd’hui à la source de sa prospérité.

 Il est étrange de lire ce livre qui décrit notre vingt et unième siècle de manière si différente de ce qu’il est devenu en réalité. De cette étrangeté nait un sentiment de poésie qui imprègne toute l’œuvre. Au bout de son voyage dans la société communiste, William est attablé avec le groupe de ceux qui l’ont accompagné, mais ceux-ci semblent ne pas le voir, même lorsqu’ils tournent vers lui leur regard. William se dirige vers Ellen, et celle-ci semble le reconnaître l’espace d’un instant ; « mais son visage brillant devint triste et elle hocha la tête avec un air endeuillé, puis toute trace de conscience de ma présence s’était effacée de son visage ».

 « Transhumances » a consacré plusieurs articles à William Morris, à son  œuvre et à ses maisons Red House et Kelmscott Manor.

La maison rouge de William Morris

La maison rouge de William Morris