Oiseaux sans ailes

 

« Birds without wings », Oiseaux sans ailes, du romancier anglais Louis de Bernières (Vintage Books, 2004 – 2005), est une œuvre magnifique, épique et poétique. Le livre révèle une page d’histoire relativement ignorée, celle de la transition de l’Empire Ottoman à la Turquie moderne dans le premier quart du vingtième siècle.

 La grande histoire

Le roman de de Bernières est construit autour de deux axes parallèles. Le premier est l’axe de la grande histoire, suivant les traces de Mustapha Kemal, un militaire fasciné par l’occident et francophile. Au début du vingtième siècle, l’Empire Ottoman s’est réduit comme une peau de chagrin. Il a perdu la Maghreb, l’Egypte, les Balkans. Il ne contrôle plus que la Turquie et des territoires arabes du Levant. Il est pris en tenaille au sud par la Grèce, qui annexe la Crète en 1908 et la Macédoine en 1913, et au nord par la Russie, qui voudrait contrôler son accès à la Méditerranée. La Grèce et la Russie étant alliées de la France et de la Grande Bretagne, l’Empire Ottoman s’allie à l’Allemagne. La bataille des Dardanelles (1915 – 1916) est une des pages de la Grande Guerre. Il s’agit d’une bataille de tranchées semblable à celle du nord de la France, qui finit par tourner à l’avantage de l’armée ottomane commandée par Kemal. Le génocide arménien s’inscrit dans ce contexte : des bataillons arméniens de l’armée ottomane ayant fait défection et rejoint le camp russe, le déplacement forcé de la population arménienne derrière les lignes turques est décidé. Il provoquera une hécatombe.

 A la suite de la défaite de 1918, l’Empire Ottoman est occupé. La Grèce, dont les éléments les plus nationalistes pensent rétablir Byzance et la domination Grecque sur le sud de l’Anatolie, entre en guerre en 1920. Des atrocités sont commises dans les deux camps. La Turquie finit par gagner sa guerre d’indépendance : le traité de Lausanne de 1923 reconnait le pays dans ses frontières actuelles. Il prévoit aussi un échange de populations : les chrétiens de Turquie sont déportés en Grèce, les musulmans de Grèce en Turquie.

L’Empire Ottoman était multinational et multi-religieux.  Le régime était un Califat et l’Islam était religion officielle, mais les pratiquants d’autres religions s’étaient vus reconnaître en 1858 l’égalité des droits et des devoirs (dont celui, peu apprécié, du service militaire). La Turquie nouvelle deviendra, sous l’impulsion de Mustapha Kemal devenu dictateur, un état moderne, ethniquement homogène, mono-religieux mais laïc.

 Les oiseaux sans aile

 Les oiseaux sans aile sont les habitants d’Eskibahçe, un village au bord de la mer proche de Telmessos (aujourd’hui Fetiyhe), à quelques jours de marche de Smyrne (aujourd’hui Izmir). Deux communautés y vivent, les Turcs, qui se désignent eux-mêmes comme Ottomans, et les Grecs, qui en réalité ne parlent pas le Grec mais sont Orthodoxes. Ils sont organisés autour de l’Imam, un homme profondément religieux et tolérant, et du prêtre, porteur d’une vision plus étroite. Les épouses de l’Imam et du prêtre sont des amies intimes. Le village compte aussi une petite communauté arménienne. On s’en prend parfois à l’instituteur « grec » ou au pharmacien arménien, mais dans l’ensemble les groupes religieux coexistent pacifiquement. La grande histoire va déchirer le village : les hommes sont envoyés au front et y survivent des mois, dans des conditions d’une cruauté inimaginable, s’ils ne tombent pas sous les balles ennemies ou ne succombent pas aux attaques du typhus. La famine tenaille les femmes restées après le départ des hommes. Les Arméniens sont emmenés dans une marche de la mort, sous la garde de brutes qui les massacrent et pillent leurs possessions. Enfin, les chrétiens à leur tour ont quelques heures pour rassembler leurs affaires et se mettre en marche pour une tribulation dont le but final est une Grèce qu’ils ne connaissent pas et dont ils ne parlent pas la langue.

 Parmi ces « oiseaux sans ailes », des personnages se détachent. Ibrahim, le pasteur de chèvres, est un facétieux qui se plait à imiter les bêlements des chèvres, le bêlement de la chèvre qui pense à devenir chrétienne, le bêlement de la chèvre qui est trop stupide pour savoir combien elle est stupide, le bêlement de la chèvre qui n’a rien à dire… Ibrahim, musulman, est entiché depuis la tendre enfance de Philothei, une chrétienne dont la beauté fait tourner les têtes. Rustem Bey, le propriétaire terrien, tient à se vêtir à l’occidentale et est fier de parler français au lieutenant italien dont le peloton occupe le village. Il est aussi traditionnel, n’hésitant pas à tuer l’amant de sa femme et de livrer celle-ci à la foule qui va la lapider. Et c’est un homme de cœur qui exonère une femme chrétienne de la rumeur qui l’accuse d’avoir empoisonné sa famille et qui, lorsque sa femme sauvée de la lapidation par l’Imam, aura trouvé refuge dans le bordel du village, ira lui proposer de reprendre la vie commune. Leyla, l’amante de Rustem Bey, pousse à la perfection l’art de la séduction et travaille inlassablement à se rendre irrésistiblement belle.

  Nettoyage ethnique

 L’histoire d’Eskibahçe est celle d’un nettoyage ethnique planifié d’en haut au prix de souffrances insoutenables pour les populations. Il a probablement inspiré les desseins criminels de Milosevic, Karadzic et Mladic dans une Yougoslavie en proie, comme l’Empire Ottoman soixante dix ans auparavant, aux forces centrifuges. Mais le monde avait changé : Srebrenica est désormais passible de la Cour de Justice Internationale.

 Il y aurait, dans le roman de Louis de Bernières, de quoi alimenter des dizaines de films et de pièces de théâtre. C’est l’un des meilleurs livres que j’ai eu l’occasion de lire ces dernières années.