On m’appelle la mule

Dans « on m’appelle la mule, paroles libres de femmes en prison » (Chronique Sociale, 2015), Francine Thonnelier Lemaitre donne la parole à des « mules », ces femmes latino-américaines ou espagnoles incarcérées à Fleury-Mérogis après avoir été arrêtées à l’aéroport de Roissy alors qu’elles convoyaient de la drogue.

Pendant 10 ans, Francine Lemaitre a visité ces femmes chaque vendredi. Elle ne se contentait pas de leur consacrer du temps, d’accueillir leurs peines et leurs espoirs. Elle leur écrivait et leur adressait cartes postales ou recettes de cuisine. Elle mobilisait l’aide de ses amis pour trouver des dictionnaires, des vêtements, des articles de mercerie et aussi le « Principito », le Petit Prince d’Antoine de Saint-Exupéry.

« Es-tu une mule, Esperanza ? » demanda-t-elle un jour à une détenue mexicaine. « Oui, répondit celle-ci, j’en ai été une, car mon corps a été chargé, alourdi comme celui d’un animal. Oui car j’ai été bête comme une mule qui transporte et ne pense pas (…) Non je ne suis pas une mule, car moi je réfléchis et moi j’ai de la peine, trop de peine. »

« La prison est un deuil décidé par décision judiciaire », écrit Jean-Claude Delarue dans sa préface au beau livre de Francine Lemaitre. C’est en effet un deuil que vivent ces femmes. Elles ont accepté de quitter leur famille pour gagner les 1 000 ou 1 500 dollars qui leur permettraient d’effacer leurs dettes et d’acheter à leurs enfants un jouet pour Noël. Et voici qu’elles se trouvent coupées de ceux qu’elles chérissent, submergées par la honte du méfait qu’elles ont commis et de la souffrance qu’elles infligent à leurs proches, rongées par le chagrin de ne pas voir leurs petits grandir.

« On m’appelle la mule » touche par la sincérité poignante des témoignages recueillis, accompagnés souvent de dessins réalisés pour Francine par les « amigas », qui représentent des murs, des fleurs, des papillons, des étoiles. »

Paola cite le psaume 55 :

« Mon cœur se tord en moi

Les affres de la mort tombent sur moi,

Crainte et tremblement me pénètrent

Un frisson m’étreint

Et je me dis :

Qui me donnera des ailes comme à la colombe

Que je m’envole et me pose ?

Voici, je m’enfuirais au loin, je giterais au désert ».

Image du film « détenues » de Marie Drucker

Ce qui frappe dans ce livre, c’est la représentation positive que se font les « mules » de leur expérience carcérale. Elles soulignent le fait qu’elles sont traitées par les surveillantes avec respect, à l’inverse de ce qui se passe dans les geôles de leur pays, où sévit la violence. Elles ne cessent de remercier la visiteuse de prison pour son écoute fidèle. Elles considèrent la période d’incarcération comme un choc salutaire qui leur ouvre les yeux, les oblige à se remettre en question et ouvre un nouveau chapitre dans leur vie difficile.

Les visiteurs de prison sont fréquemment témoins des effets dé-socialisants et dé-structurants de l’emprisonnement. Le livre de Francine Lemaitre peut sembler exagérément optimiste. Certes il ne cache pas les difficultés que les « mules » rencontreront à leur retour au pays, mais il montre que pour la plupart, elles considèrent le temps de prison comme une épreuve dont elles peuvent sortir gagnantes. On aimerait que leur extraordinaire résilience soit partagée par beaucoup d’autres personnes détenues.