Parlez-moi de vous

Arte TV a récemment diffusé le premier film de Pierre Pinaud : « parlez-moi de vous » (2012), avec Karin Viard dans le rôle d’une animatrice de radio emmurée dans une effrayante solitude.

 Sous le pseudonyme de Mélina, Claire Martin anime tous les soirs une émission d’écoute sur Radio France. Des auditeurs de tous âges (plutôt des auditrices) viennent lui confier leur mal de vivre. Elle trouve les mots pour les réconforter, révèle où se trouvent leurs blocages, les incite à aller de l’avant même si cela fait mal. Son émission connait un grand succès d’audience.

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Mais chez elle, Claire est seule face à son chien dans un grand appartement vide du seizième arrondissement de Paris. C’est qu’elle est paralysée par son propre blocage. Sa mère l’a abandonnée dans un orphelinat à sa naissance et ne lui a laissé qu’une lettre dans laquelle elle lui promet de revenir la chercher. Depuis quarante-cinq ans, Claire attend sa mère ; elle est désormais bien décidée à la retrouver et à obtenir d’elle, de gré ou de force, tout l’amour dont elle a été frustrée.

 Son chemin vers sa mère croise un jeune homme, Lucas (Nicolas Duvauchelle), de vingt ans son cadet. Il est séduisant, c’est un photographe de talent qui ne croit pas en son étoile. Il s’éprend de Claire mais celle-ci, engoncée dans sa douleur, est paniquée à l’idée d’une relation avec lui. Dans la peau de Mélina, Claire passe sa vie à écouter les autres ; sous son identité de Claire, elle est incapable d’aller vers eux.

 Le film souffre de plusieurs défauts. Le personnage interprété par Karin Viard est excessivement guindé, à l’exact opposé de la mère muette et extravertie qu’elle joue dans « la famille Bélier ». Le réalisateur aurait pu, pour évoquer la brèche qui se creuse dans le mur séparant les vies privée et publique de Claire – Mélina, trouver autre chose que l’invraisemblable intervention de paparazzi ou l’addiction de sa tante à l’émission de Mélina.

 L’écoute est-elle un jeu ?

 Mais l’idée est originale et sa conclusion touchante : au micro de Mélina, une jeune femme raconte ses souvenirs d’enfance dans un orphelinat. Pour se distraire de l’interminable attente d’une maman absente, une pensionnaire jouait au dortoir le rôle d’une animatrice de radio absorbant les confidences intimes de ses camarades de classe.

 Écouter est-il un jeu ? Cette question se pose dans mon activité de visiteur de prison. Comme pour Claire, il y a l’épaisseur d’un mur de prison entre les vies privée et publique de l’écoutant. Dans le cas de Claire, le mur est psychologique : c’est celui qu’a fabriqué dans sa tête l’absence traumatique de l’amour maternel. Dans le cas du visiteur de prison, les murs de la geôle encerclent l’écouté.

 La distance entre le dehors de la vie ordinaire et le dedans où a lieu l’écoute rend possible une approche ludique. On éprouve une sorte de jubilation à rencontrer des personnes nouvelles, à rentrer dans l’intimité d’histoires si différentes de la sienne propre. Le plaisir que l’on y prend tient dans la motivation du visiteur que je suis une place peut-être plus grande que l’altruisme ou la foi en la fraternité.

 Finalement, j’observe que le film de Pierre Pinaud fait réfléchir. Ce qui, finalement, le rend intéressant !