Patria

« Patria », roman de Fernando Aramburu Irigoyen (2016), est un formidable livre sur la recherche de la vérité et du pardon après un déchaînement de violence.

Le 21 octobre 2011, l’ETA annonça publiquement l’arrêt définitif de son activité armée. Vingt ans auparavant, l’un de ses commandos avait assassiné un entrepreneur, Txato, pour défaut de paiement de « l’impôt révolutionnaire ». Bien avant le meurtre, Txato avait été condamné à la mort sociale : des graffitis le désignant comme traitre avaient fleuri sur les murs du village. Du jour au lendemain, on avait cessé de lui adresser la parole. Même son ami Joxian, son copain des randonnées cyclotouristes du dimanche matin, s’était détourné de lui.

Bittori, la femme de Txato, avait été obligée de quitter le village et était partie vivre dans un appartement à San Sebastian. Après la déclaration de l’ETA, elle décide de revenir au village, d’abord sporadiquement, puis régulièrement. Son retour est troublant. La mairie a fait effacer les slogans peints sur les murs « parce qu’il faut tourner la page et regarder l’avenir et qu’il n’y ait ni vainqueur ni vaincu. »

La personne que heurte le plus le retour de Bittori est Miren, qui fut son amie intime puis, après que Txato fut ostracisé, sa pire ennemie. Miren est la femme de Joxian et surtout la mère de Joxe Mari, un jeune peu à peu pris dans l’engrenage de l’ETA jusqu’à entrer dans la clandestinité et perpétrer des attentats. Et Joxe Mari a participé à l’assassinat de Txato. Miren épouse la cause de son fils jusqu’au fanatisme.

Image d’un roman graphique à partir de l’oeuvre d’Aramburu

Bittori et ses enfants Xabier et Nerea sont marqués au fer rouge par l’assassinat de Txato. Tous trois sont « convertis en satellites d’un homme assassiné ». Nerea a un regard pessimiste sur sa mère et son frère : « vous êtes émotionnellement bloqués. Vous êtes, maman et toi, dans un trou de peine et de rancœur et de mélancolie duquel nous ne pouvez sortir et je ne sais moi-même si vous souhaitez sortir. » Elle considère que son frère est l’homme le plus triste qu’elle connaisse. Et Xabier se reconnaît lui-même inapte au bonheur, peut-être même indigne. Il faut dire que sa mère elle-même n’est pas exempte de fanatisme : elle fait tout pour faire échouer une relation amoureuse de son fils, chirurgien, avec une aide-soignante. Je préfère, dit-elle, qu’il reste célibataire plutôt qu’exploité par une « subalterne ».

Miren et Joxen ont trois enfants : Joxe Mari, qui croupit en prison depuis qu’il a été capturé avec son commando ; Arantxa, qu’un AVC a laissée fortement handicapée ; Gorka, qui travaille à Bilbao dans une radio basquophone et que son homosexualité rend allergique aux idéologies. C’est par Arantxa que les lignes vont, peu à peu bouger. Elle devient amie avec Bittori, qui lui confie une mission : convaincre Joxe Mari de lui donner les détails de l’attentat. Elle est prête à lui pardonner, dès lors qu’il lui demandera son pardon.

Pendant ses premières années de détention, Joxe Mari a joué les gros durs, volontaire pour les grèves de la faim, inflexible à l’égard de ses camarades tentés d’abandonner la lutte. La haine lui servait de carapace, de climatiseur les jours de canicule et de chauffage les soirs d’hiver. Maintenant, il se demande si ce qu’il a vécu en a valu la peine. « Et pour toute réponse on se trouve avec le silence de ces murs, le visage toujours plus vieux dans le miroir, la fenêtre avec son morceau de ciel qui te rappelle qu’il y a de la vie et des oiseaux et des couleurs là-bas dehors, pour les autres. »

Joxe Mari a quarante-trois ans, il est comme un navire qui prend l’eau. Par les trous dans la coque entrent l’eau de la nostalgie, contaminée de solitude, et l’eau de la conscience de s’être trompé et de ne pouvoir remédier à l’erreur, et cette eau qui ronge tellement, celle du remords que l’on sent mais qu’on n’exprime pas, par peur, par honte, pour ne pas se mettre mal avec les camarades. Et ainsi l’homme, devenu bateau éventré, ira en piqué à n’importe quel moment. »

Nerea s’est engagée dans un programme de justice restaurative, avant d’en être dissuadée par Xabier. Mais c’est bien de justice restaurative qu’il s’agit dans la démarche de Bittori pour connaître la vérité. On lui reproche de remuer le fer dans la plaie. Elle répond qu’il faut « en retirer tout le pus qu’elle porte encore en elle. Si je ne le fais pas, jamais elle ne se refermera. » Ce n’est qu’en mettant des mots sur les maux que la haine peut reculer dans les cœurs.

« Patria » est un livre formidable. Il s’attaque à un sujet difficile, celui de l’affrontement de sociétés à un passé atroce : l’Afrique du Sud, l’Irlande, le Rwanda sont passés par là. Les 9 personnages du livre, les 5 de la famille de Miren, les 4 de celle de Bittori, ont une véritable épaisseur humaine, chacun avec sa manière de s’exprimer. On passe sans cesse d’un moment historique à l’autre, entre 1991 et 2012, mais chaque moment prend sens par rapport à ce qui précède et ce qui suit. Un grand, un très grand livre.

Fernando Aramburu Irigoyen