Pensée conspirationniste et « théories du complot »

Dans « Pensée conspirationniste et « théories du complot » en 40 pages » (2016), Pierre-André Targuieff démonte les mécanismes d’un phénomène ancien mais amplifié par Internet.

Le conspirationnisme peut se définir comme la propension à considérer que, derrière l’apparent désordre des événements, se cache la volonté maléfique d’un groupe humain de dominer, exploiter ou même exterminer.

Croire que l’histoire est ainsi dirigée par des forces occultes apporte aux croyants plusieurs bénéfices psychologiques. Le premier consiste à « échapper au spectacle terrifiant d’un monde déchiré, chaotique, instable, voire absurde, dans lequel tout semble possible, à commencer par le pire ». La croyance au complot rend l’inexplicable explicable.

Le 11 septembre, objet de réinterprétations conspirationnistes

Les bénéfices psychologiques du conspirationnisme

Le second bénéfice consiste à placer le croyant dans une position de supériorité. Face à la masse des ignorants manipulés, il peut se situer fièrement du côté des démystificateurs lucides.

Croire apporte enfin de l’espoir. Puisque la complexité du monde masque en réalité une cause unique de tous les malheurs, il suffirait d’éradiquer celle-ci pour qu’adviennent enfin les conditions du bonheur universel.

Les poussées de conspirationnisme accompagnent souvent les événements traumatiques comme, ces dernières années, le 11 septembre 2001, la crise financière de 2008 et les attentats islamiques à Paris en 2015.

La version officielle des événements est mise en doute. On scrute ses incohérences, on renifle quelque chose de louche, on relève des coïncidences troublantes. « Sous le regard conspirationniste, les coïncidences ne sont jamais fortuites, elles ont valeur d’indices, révèlent des connexions cachées et permettent de fabriquer des modèles explicatifs des événements. »

La crise financière de 2008

Ce n’est pas un hasard si…

Des doutes, on saute à la certitude : « ce n’est pas un hasard si… » À qui profite le crime ? Le découvrir permettra d’identifier à coup sûr les conspirateurs qui tirent les ficelles : par exemple, la CIA associée au Mossad. Ce mécanisme n’est pas nouveau : « partant du fait que les Juifs devaient à la Révolution française leur émancipation, donc avaient tiré profit de l’événement révolutionnaire, les antisémites, à la fin du XIXe siècle, en concluaient que les Juifs avaient préparé, voire dirigé secrètement la Révolution. » On connait les conséquences de ce mode de pensée au vingtième siècle. Puisque les Juifs sont responsables des maux qui affligent l’occident, les éliminer permettrait de restaurer du même coup la chrétienté et l’harmonie sociale.

Pierre-André Targuieff observe que la pensée conspirationniste est fondamentalement pessimiste. Il n’existe aucune organisation secrète vouée à comploter pour le bien de l’humanité. Dans l’univers conspirationniste, tout le monde cherche à berner tout le monde de la manière la plus opaque possible. Les conspirationnistes sont emportés par une vision paranoïaque de la société, selon laquelle les citoyens ordinaires sont en permanence victimes d’abus de la part de groupes qui les manipulent.

L’attentat contre Charlie Hebdo et la supérette Kacher

Doute et crédulité

Il remarque aussi que les conspirationnistes sont incapables d’appliquer à leurs propres croyances le doute qu’ils emploient systématiquement pour démolir les versions officielles. Ce qui les caractérise, c’est « un extrême esprit critique envers la version officielle et en même temps une extrême crédulité vis-à-vis des « théories du complot ».

Comment désintoxiquer un complotiste ? « Comment inculquer le sens de la pluralité interprétative à des esprits saisis par des convictions dogmatiques, intoxiqués par les croyances complotistes, et devenus ainsi imperméables à la critique de leurs certitudes ? » Pierre-André Targuieff reconnait que la tâche est ardue. Il faut en permanence mettre sous leurs yeux les causes structurales complexes des phénomènes qu’ils tentent de ramener à un unique complot ; il faut leur demander sans cesse des preuves des présomptions qu’ils avancent. C’est à une guérilla sans fin qu’il faut se livrer, d’autant plus attentive aux détails que ceux-ci sont considérés, par les conspirationnistes, comme des indices révélant des connexions cachées.