Perpétuité pour les Enfants d’Amérique

La chaîne de télévision France 5 a diffusé le 4 février un documentaire de Cyril Denvers et Anthony Headley, « Perpétuité pour les enfants d’Amérique », à partir du cas de Cristian Fernandez, enfant de 12 ans lorsqu’il fut accusé d’avoir assassiné son demi-frère. Cela aurait pu lui valoir la prison à perpétuité réelle.

 Lorsque le petit David, âgé de deux ans, est retrouvé mourant après avoir reçu de violents coups sur le crâne, les soupçons se portent sur son demi-frère Cristian, âgé de douze ans. Cristian est placé en garde à vue. Après des heures d’interrogatoire, la nuit, il finit par avouer le meurtre. Il est envoyé à la prison pour mineurs de Jacksonville (Floride). Il est si jeune que, pour le protéger des autres détenus, on le place… au cachot.

 

Cristian Fernandez avec ses avocats devant la Cour

Comparution devant la Cour

Selon la législation en vigueur en Floride, étant accusé d’un crime de sang avec préméditation, Cristian est passible de la justice des adultes et non d’un juge pour enfants. Il risque la perpétuité réelle, c’est-à-dire sans aucune possibilité de sortir jusqu’à la fin de sa vie. Un groupe d’avocats décide de l’aider. Pour éviter d’aller au procès, ils l’encouragent à accepter un accord avec le tribunal : il plaidera coupable de meurtre sans intention de donner la mort ; il restera en prison seulement quelques années ; s’il enfreint les règles de probation qui lui sont imposées après sa sortie de prison, il sera de nouveau incarcéré.

 Enfants irrécupérables ?

 Les avocats de Cristian estimaient élevées les chances de gagner le procès, s’il avait eu lieu. Ils sont en effet convaincus que le crime a été perpétré par sa mère, et que l’enfant ne s’est déclaré coupable que pour la couvrir. Ils détiennent de solides éléments de preuve. Mais le procureur de Floride, Angela Corey, s’est tellement investie dans le cas de Cristian pour le faire condamner, qu’aller au procès aurait quand même présenté un risque, qu’ils ont préféré éviter.  

 Angela Corey fait partie de l’aile dure du Parti Républicain. Selon elle, il y a des individus, même parmi les enfants, qui n’ont aucune chance de réhabilitation. Pour rendre justice aux victimes, pour protéger la société, il faut les mettre définitivement à l’écart. Tel n’est pas l’avis de la Cour Suprême des Etats-Unis qui, quelques années après avoir exclu la peine de mort pour les mineurs, vient d’exclure aussi la perpétuité réelle.

 Visite guidée de l’enfer

 Le procureur est une ardente partisane d’un programme visant à instiller la terreur de la prison dans le cœur de délinquants potentiels et de leurs parents. On assiste à une visite guidée de la prison pour mineurs de Jacksonville à faire glacer le sang. Deux jeunes délinquants, accompagnés d’un de leurs parents, font le tour des installations accompagnés par un chef de détention qui leur joue un numéro d’acteur appris par cœur. Devant une fenêtre de cellule, il dit : « on l’appelle fenêtre des regrets ; une seule mauvaise décision et votre vie bascule, et il n’y a pas de retour en arrière possible ». Dans des cages en verre, on voit des prisonniers accablés de désespoir. Dans une sorte de salle de classe, des détenus en habit pénitentiaire donnent eux aussi (contre quelle contrepartie ?) leur témoignage sur l’enfer qu’est devenue leur vie de manière irréversible et exhortent les jeunes à sortir de la délinquance.

 Après la projection du documentaire, un débat eut lieu comparant les caractéristiques du système judicaire pénal français et celles des différents systèmes en vigueur dans les Etats composant les Etats-Unis. Washington n’a pas ratifié la charte des droits des enfants. Il est clair pourtant que juger un môme de douze ans comme s’il était un adulte, alors qu’il ne peut conduire qu’à seize ans et boire de l’alcool à vingt et un ans, est une claire violation des droits humains.

 Système pénal en France et dans les Etats Unis

 Mais s’agissant d’adultes, le système pénal français est-il vraiment supérieur à ceux des Etats-Unis ? Le nôtre est fondé sur l’intime conviction des jurés ; les leurs accordent beaucoup plus de poids aux preuves objectives. Le nôtre laisse une large place à l’opacité ; les leurs sont plus transparents. Dans le cas de Cristian, les cinéastes ont eu facilement accès à la vidéo de sa garde à vue, qui constitue un moment pathétique du documentaire. Ce document est en effet déclassifié dès lors que le procès (ou une transaction) a eu lieu. Leur aurait-elle été communiquée si le meurtre du petit David avait eu lieu dans notre pays ?

 Pour Cristian, les quelques années de détention qui lui restent à effectuer constituent peut-être une chance. Battu et violé par son beau-père, vivant dans un milieu familial fortement psychotique, c’est la première fois de sa vie qu’il bénéficie d’un environnement stable. Il va à l’école dans un centre de détention pour mineurs. Quand il sortira de prison à l’âge de dix-neuf ans, il pourra peut-être se reconstruire une vie. Mais quelque deux mille cinq cents enfants sont actuellement en train de purger une peine de perpétuité aux Etats-Unis. Et leur vie est vraiment infernale.

Enfer carcéral

Enfer carcéral