Platonov

L’excellent roman de Maylis de Kerandal, « réparer les vivants », doit son titre à « Platonov, le fléau de l’absence de pères », pièce écrite par Anton Tchékhov vers 1878 (traduction de Rezvani, Actes Sud Babel 2003).

 La première scène met en présence Anna, aristocrate, jeune veuve d’un général, et Trileztki, qui se trouve être médecin, comme l’auteur. « Non vraiment rien… C’est comme ça… On traîne… On s’ennuie tranquillement », dit Anna.

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Un équilibre s’est installé au village : Anna reçoit noblement dans sa demeure les marchands et exploitants agricoles qui sont ses créanciers et achète ainsi leur patience. L’ambiance chez elle est déliquescente : l’alcool ajoute ses effets à ceux de l’oisiveté. Un personnage en particulier illustre le sentiment d’inutilité et d’impasse que l’on respire chez Anna : Platonov, 27 ans. « Tout est devenu tellement incompréhensible, incertain, embrouillé à l’extrême… Et voyez-vous, à mon avis, ce sont ces terribles incertitudes qu’incarne à la perfection notre Platonov », dit l’un des personnages. Platonov se voyait lorsqu’il était étudiant comme « un futur Byron, un futur ministre de je ne sais quelles affaires exceptionnelles… Mais voilà, je ne suis qu’un petit instituteur de province et rien de plus. » Le père de Platonov s’est ruiné et a perdu ses biens dans l’alcoolisme. Qu’est-ce qui nous empêche d’avoir un destin ? demande Sofia, une amie de Platonov avant qu’il ne laisse tomber ses études. « Je suis là comme une pierre tombée sur la surface de la terre », répond Platonov. « La pierre, elle, rien ne l’empêche. Si elle est là, posée sur la surface de la terre, c’est pour être, elle, l’empêchement ».

 « Il nous aurait fallu », dit Platonov, « des déserts immenses à notre mesure, peuplés d’ogres et de chevaliers monstrueux avec des têtes comme des rocs pleins de sifflements ». Mais le quotidien est sans espoir. Certains se fabriquent un paradis dans un passé idéalisé, lorsque le beau existait et qu’un jeune homme ne se cachait pas de pleurer en écoutant de l’opéra. D’autres rêvent de s’enfuir à Paris. Anna croit avoir transformé sa maison en bulle intemporelle. Platonov est d’une effrayante lucidité : « j’ai vingt sept ans ; à trente ans, je serai devenu encore plus inutile, encore plus oisif, encore plus indifférent, sauf aux désirs d’un corps de moins en moins jeune… mais jamais assouvi… et comme ça on se traine jusqu’à la mort. La vie perdue ! Je suis pris de terreur quand je songe à cette mort lente d’une vie pour rien. »

Platonov est marié à la gentille Sacha. Il fait la cour à Sofia, qui abandonne pour lui son mari médiocre et lui promet la rédemption : « fais-moi confiance, mon chéri ! Tu te relèveras et je t’y aiderai ! Nous irons vers un pays de lumière et de soleil, là il n’y a ni saleté, ni poussière, ni paresse, ni chemise sale… ». Il est harcelé par Anna : « Mais qu’attends-tu pour prendre ? Mais arrache donc ! Mais empoigne donc ! Que veux-tu de plus ? Consume-moi tout entière… Allons, n’aie pas peur d’être un homme ! »

 Le temps s’accélère. Platonov ne parvient pas à croire au paradis promis par Sophia. Il est au désespoir de perdre Sacha : « tu as raison, ma chérie, révolte-toi, indigne-toi, méprise moi, mais personne ne t’aimera comme moi je t’aime ! Qui mieux que moi t’estimera pour ce que tu vaux ? Pour qui cuisineras-tu d’horribles petits plats trop salés ? » Les créanciers saisissent la propriété d’Anna. Platonov avoue une bizarre envie de vivre, mais c’est la fin.

 « Quand vous aurez vécu autant que moi, mon cher jeune homme, vous verrez ! Vivre une vie entière n’a rien de bien facile. La vie elle mord », dit l’un des personnages. « Il ne reste plus », conclut Triletzki, « qu’à mettre les morts en terre… et autant que possible rafistoler nos vivants ! »