Premiers de cordée, premiers de corvée

À l’occasion de la crise du Covid-19, de nombreux commentaires ont opposé le rôle déterminant des sans-grade, les « premiers de corvée » au piétinement des sachants, les « premiers de cordée ».

Les « premiers de corvée » sont les infirmières, les caissières, les éboueurs, les facteurs qui, exposés en première ligne à la contagion, ont assuré les services essentiels et aussi ceux, comme les enseignants, dont les parents obligés de faire l’école à leurs rejetons ont ressenti l’absence. Il faut y ajouter les mères de famille, qui exécutent la majeure partie des tâches domestiques et jouent le rôle de régulateur émotionnel, prenant sur elles peurs, chagrins et colères.

Les « premiers de cordée » sont principalement les hommes et femmes politiques accusés de ne pas avoir anticipé la possibilité d’une crise sanitaire, de n’avoir organisé la riposte que dans la précipitation et l’autoritarisme et d’avoir camouflé leur incurie par le mensonge. Ce sont aussi les entrepreneurs dont les valeurs cardinales, vision, efficience, profit se sont soudain vidées de sens. Et également les journalistes, suspectés de servir la soupe aux puissants et de déformer la vérité.

Aux uns, les horaires épuisants, la précarité, la faible rémunération, les fins de mois difficiles et l’absence de considération. Aux autres, l’aisance financière, le patrimoine, la sécurité, la reconnaissance sociale. Le mouvement des gilets jaunes, puis la protestation contre la réforme des retraites, se sont nourris de cette opposition entre « eux » et « nous », rongée de l’intérieur par les « passions tristes » décrites par François Dubet : ressentiment, aigreur, envie, découragement.

Le fossé entre les gens ordinaires et les élites est particulièrement accusé en France. Les 2/3 des Français jugent négativement la gestion de crise par l’exécutif. Par contraste, en Grande-Bretagne, le gouvernement de Boris Johnson recueille près de 60% d’opinions favorables. Dans son éditorial du 13 mai, Le Monde souligne le paradoxe de cette popularité alors qu’avec 40 000 morts, le Royaume-Uni enregistre le pire taux de mortalité d’Europe. « Longtemps nonchalant, le premier ministre se vantait encore début mars de serrer la main des malades, il a pris des vacances quand l’épidémie abordait l’Europe et a séché cinq réunions de crise. Le plan de déconfinement qu’il a exposé dimanche 10 mai était si confus qu’il a fallu en démentir certaines annonces dès le lendemain. »

Les Français semblent se complaire dans la négativité et le ressassement des frustrations. Pourtant, le débat sur « premiers de corvée » vs. « premiers de cordée » pose un vrai problème de société. Il rappelle les débats des années 1970 sur « l’autogestion ». On prônait la rotation des tâches : pourquoi un cadre ne prendrait-il pas sa part dans le ramassage des ordures ménagères ? En effet, mais la réciproque posait de redoutables problèmes : l’éboueur maîtrisait-il les techniques financières ? Disposait-il du savoir-faire requis pour les négociations internationales ?

Dans une société mondiale de plus en plus complexe et interconnectée, on a besoin de skippers expérimentés qui sachent proposer un cap et le tenir dans les tempêtes. En langage de montagne, ce sont les premiers de cordée. L’enjeu pour eux et pour la société se nomme humilité : se refuser à l’arrogance et au mensonge, accepter l’incertitude, reconnaître ses erreurs. En France peut-être plus qu’ailleurs, le chemin sera long.