Prisons

« Prisons » est le premier roman de Ludovic-Hermann Wanda, né en 1981, qui se présente comme bilingue, français des banlieues / français littéraire.

En 2003, Frédéric Nkwama (le double de Ludovic-Hermann Wanda) n’a que 23 ans mais en est à sa troisième incarcération à Fleury-Mérogis. Cette fois encore, il a été arrêté pour trafic de drogue.

Le premier chapitre décrit en français châtié son arrestation à la descente du Thalys en gare du nord. Le chapitre 1bis est aussi consacré à son arrestation, mais il est écrit en français des banlieues. Tout au long du livre, l’auteur alterne ces deux parlers, celui de Molière et celui de la culture « wesh ».

Voici donc Frédéric embarqué dans un fourgon cellulaire « mini-prison à roulettes, rempli de destins-nuisibles, séparés les uns des autres par des mini-murs-en-fer ». La prison où il va séjourner est un sous-sol de l’humanité, On est frappé par le vacarme des cris de solitude « échappés de gorges abandonnées par le plaisir de vivre et dont certains résonnent comme un clap de fin prématurée. » Entendez : le suicide.

Ludovic-Hermann Wanda

Mais cette fois il entend bien profiter de la parenthèse carcérale pour se construire un avenir différent. Il devient boulimique de lecture. Il étonne les autres détenus en faisant son jogging par tous les temps et en s’habillant « frais », c’est-à-dire de manière élégante, comme pour un rendez-vous avec Salma Hayek.

Frédéric a rencontré « Divin » avant cette incarcération. « La première vraie meuf, que j’ai grave kiffée, c’était une Feuj. » (la première femme que j’aie vraiment aimé, c’était une juive). Par chance, son codétenu, Richard, « une seringue sur pattes » comme il le qualifie, est juif lui aussi et Frédéric parvient à le convaincre de prendre comme lui un chemin de rédemption.

La pente est ardue. Dans le bain d’insultes et de violences qui caractérise la prison, le diable revient sans cesse à la charge : « Je savais que tu reviendrais vers moi, tu ne pouvais pas te passer de moi indéfiniment. Je te l’ai dit : je suis le seul dieu utile aux damnés comme toi, le seul ! Il n’y en a pas deux, nian nian nian, l’autre, celui que tu prends pour ton dieu, crois-moi, il a mieux à faire que de s’occuper d’un taulard dans ton genre. » Mais Frédéric se vit comme un « guerrier » protégé par son Dieu qui ne lui fera jamais défaut.

Le salut par la lecture

Le livre de Wanda est édité par l’Antilope, qui « publie des textes littéraires rendant compte de la richesse et des paradoxes de l’existence juive sur les cinq continents. » Frédéric a compris « que nombreux croient penser avec leur tête alors qu’ils pensent avec le distributeur automatique de condamnation et de jugement moral qui leur sert de cœur » Être juif, c’est, selon lui, « prier le Dieu de la vérité-logique, avant de prier le Dieu-de-l ’amour comme les chrétiens, ou le Dieu-de-la-volonté, comme les musulmans »

La forte connotation religieuse de l’ouvrage et l’invincibilité trop belle pour être vraie du héros rendent la lecture de « prisons » parfois irritante. Mais la description, « en deux langues », de la réalité carcérale parlera aux professionnels et aux bénévoles qui la connaissent de l’intérieur. Et le mini glossaire d’une cinquantaine de mots du français des banlieues traduits en français soutenu justifierait à lui seul l’achat de l’ouvrage.