Promenades avec Pouchkine

Dans « Promenades avec Pouchkine », écrit au camp de travail du Doubrovlag en 1966-1968, Andrei Siniavski défendait l’idée de la poésie comme un « art pur » qui ne peut être instrumentalisé par aucun pouvoir.

Andrei Siniavski (1925-1997) fut condamné à sept ans de camp de travail par un tribunal soviétique, aux côtés d’un autre écrivain, Youri Daniel. Leur procès retentissant en 1966 est considéré comme le point de départ de la dissidence en Union Soviétique. Libéré en 1971, il émigra en France deux ans plus tard.

Il publia « Promenades avec Pouchkine » en 1975 (traduction française par Louis Martinez, le Seuil, 1976). Il utilisa pour cela le pseudonyme de Abram Tertz, sous lequel il avait signé ses ouvrages d’avant le procès.

Alexandre Pouchkine

Alexandre Pouchkine (1799-1837) est vénéré en Russie comme le pionnier de la poésie moderne. Il mena une existence décalée, sans cesse sur le fil du rasoir, lié au régime tsariste mais libéral dans l’âme, prompt à entrer en querelles et à provoquer en duel (ce dont il mourut). Ses caractéristiques, selon Sinavski : « la sociabilité, la frivolité, l’art de se fourrer dans les plus mauvais draps, une langue bien pendue, une agilité dans la parade, à droite, puis à gauche, digne d’un prestidigitateur, le tout dans un papillonnement de cinéma : les favoris, la canne, le frac… »

Pouchkine fut un homme à femmes. « Il a eu le bonheur de dévoiler en un strip-tease poétique la substance même du sexe féminin, avec sa sainteté bouleversante et tentante (…) Ce n’est point la chair, c’est son corps astral, c’est sa Psyché, c’est une tendre aura que Pouchkine a fixés par ce carrousel de pourpre et de lys, de petits pieds, de joues mignonnes, de seins charmants, d’épaules menues qui, séparés de leurs maîtresses, se sont mis à tournoyer par eux-mêmes, à valser « comme la vision aussitôt évanouie, comme le génie de pure beauté. »

Andrei Siniavski

Pouchkine chanta la paresse, un péché capital dans le bréviaire soviétique.

« Je suis seul docile au destin

Fidèle enfant de l’heureuse paresse,

Toujours insouciant, toujours indifférent »

« Être paresseux, explique Siniavski, c’est être confiant, c’est le contraire d’un fâcheux. » La paresse s’oppose au crime, car « le crime est le fruit d’efforts pour corriger arbitrairement le destin, pour lui imposer une loi d’envie, par le sang et la duperie. La paresse, elle, est une variété de l’humilité, une ouverture reconnaissante du génie à tout ce qui lui tombe tout cuit dans la bouche (non sans crainte d’avaler le poison versé par quelque scélérat malchanceux) (…) Pouchkine se sentait complice du destin, et ce sentiment le délivrait de la peur, de la souffrance et de l’affolement. »

Lié à la paresse, le vide : « le vide est le contenu de Pouchkine. Sans vide, il ignorerait la plénitude, de même qu’il n’y a pas de feu sans air, d’inspiration sans expiration. »

Procès Sinavski – Daniel

C’est ici qu’intervient la notion d’art pur. « Pouchkine ouvrit la voie à une vue totalement négative de la poésie selon laquelle, « par sa nature supérieure et libre, elle se doit de n’avoir d’autre but qu’elle-même » (…) Sans but. Pour le plaisir. Parce que tel est le bon vouloir de la nature de la poésie. »

Laissons pour conclure résonner la poésie de Pouchkine :

« Les ténèbres profondes du ciel s’éclaircissaient,

Le jour gagnait la vallée sombre

Et ce fut l’aube. Le prisonnier libéré

Allait par un chemin éloigné ;

Et, sous ses yeux, dans le brouillard,

Luisaient les baïonnettes russes ;

Sur les collines s’interpellaient

Les sentinelles cosaques. »