Récits d’un médecin de prison

Médecin en milieu carcéral, Anne Landèche vient de publier « Je t’ai gravé dans les paumes de mes mains, récits d’un médecin de prison » (Parole et Silence, 2015).

 Ce livre est un recueil de méditations. Il y a d’une part des récits que le docteur Landèche a écrits au fil de son expérience de médecin en prison ; et d’autres part des textes que, profondément croyante, elle a mis en face de son propre témoignage : en particulier des psaumes, le livre d’Isaïe et les Évangiles.

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L’ouvrage est organisé en cinq parties : le choc de la plongée dans la réalité violente et crue du monde carcéral ; les rencontres qui ouvrent une brèche dans l’enfermement du désespoir ; les expériences de violence, de perversion et de mensonge qui font le quotidien du détenu et de toute personne qui travaille dans la prison ; le choix de rester au poste de médecin en milieu carcéral, malgré la difficulté ; enfin, le sens que la foi en Dieu donne à cette présence.

 L’auteure rend présente la condition pénitentiaire en quelques phrases simples.

 «  Il s’effondre devant moi après des « parloirs fantôme » : sa femme s’annonce au parloir et ensuite ne vient pas. « Je vais me pendre ». Il a déjà essayé de se pendre. »

 « À genoux devant la douche du mitard, en caleçon, menotté serré dans le dos. Il vient de casser trois cellules. C’est une force de la nature et quand il décide de casser, plus rien ne l’arrête. Depuis une ou deux heures, c’est l’escalade. Ils sont une petite dizaine de surveillants, la moitié casqués, protégés, armés de matraques et d’un grand bouclier, le chef, le directeur… et maintenant le médecin qui reste là… En fait, il ne n’en prend pas à eux, il démolit juste la prison à la force de ses mains et de sa haine. Me tenir devant cet homme à genoux sur le sol : pour dire quoi ? Pour arrêter quoi ? Pour espérer quoi ? »

 Et aussi les paroles d’un détenu : « je me suis luxé l’épaule en donnant une baffe à quelqu’un… Ensuite il m’a aidé à la remettre. »

 Le témoignage d’Anne Landèche est d’autant plus fort que le style est sans fioriture, concis, d’une violence contenue. Les textes bibliques mis en regard de ces tranches de vie exhalent, eux aussi, la souffrance et l’indignation : « Je gardais le silence, mais à rugir intérieurement le mal me rongeait jusqu’à l’os ». (Psaume 31). Ou encore : « la tête est toute atteinte. Le cœur se meurt. Du talon à la tête, rien d’intact. Meurtrissure, écorchure, morsure encore à vif, ni fermée, ni pansée, ni enduite d’huile douce. Votre terre ? Dévastée ! Vos cités ? Feu et flammes ! » (Isaïe)

 Les non-chrétiens pourront ne pas aimer la superposition entre l’expérience de la prison et l’écho biblique. Ils pourront même nourrir un doute : le goût de la souffrance inhérent au christianisme, religion dont l’emblème est la croix, un instrument de torture, ne créerait-il pas un biais dans l’expérience même du médecin ? Une franche rigolade entre collègues du service médical ne se produit-elle jamais ? Les « moments de grâce » sont-ils si rares que le dit Anne Landèche ? L’identification au Christ souffrant ne la conduit-elle pas à un surcroît de tristesse ?

 Mais que l’on soit catholique, juif, musulman, agnostique ou athée, on aimera ce texte fort, où des expériences humaines bouleversantes trouvent des mots justes et rencontrent un écho dans des paroles mystiques millénaires.