Soit dit en passant

Les Éditions Stock ont publié en juin « Soit dit en passant » (Apropos of Nothing), l’autobiographie de Woody Allen, après qu’Hachette eut renoncé en raison des accusations contre lui dans le sillage du mouvement Me-too.

 Woody Allen, né Allan Stewart Koenisberg en 1935, raconte son enfance dans une famille juive de la classe moyenne inférieure. « Mes parents, cousins, tantes et oncles avaient tous leurs manies et leurs conflits, mais ils se situaient dans des paramètres raisonnables. Pas de violence, de divorce, pas de suicide, pas de drogues ou d’alcool. »

 Il est un enfant aimé, battu certes par sa mère, mais par amour. Cela ne l’empêche pas d’être d’une nature « impeccablement pessimiste » : « Certains voient le verre à moitié vide, d’autres à moitié plein. Moi je vois le cercueil à moitié plein. » et encore : « En vérité, je hais l’apesanteur. Je suis un grand fan de la gravité et je souhaite qu’elle dure. »

Woody Allen

Je méprise la réalité

 Chez ses parents, il n’y a pas de livres et on ne fréquente pas les musées. Mais une cousine l’emmène dans un cinéma de son quartier de Brooklyn et il se gave d’images. Je méprise la réalité dit-il et j’ai soif de magie. Encore que, ajoute-il, la réalité soit le seul endroit où l’on puisse déguster de bonnes ailes de poulet.

 C’est à l’adolescence que, draguant des filles cultivées, il se force à lire Shakespeare et il découvre la littérature. Le jeune Allan n’aime pas l’école et n’aimera pas l’université. Mais il est doué dans beaucoup de domaines. Quelle carrière embrassera-t-il ? Joueur de base-ball ? Prestidigitateur ? Clarinettiste de jazz ?

 Il est authentiquement drôle. Dès l’âge de seize ans, il écrit des gags et les vend aux agents d’humoristes qui les incorporent dans leurs shows, sur scène ou à la télévision. Il devient Woody Allen. Peu à peu se dessine sa carrière : il sera écrivain. Aujourd’hui, on le voit comme un metteur en scène de cinéma. Il n’a pas la même vision de lui-même. Il croit que c’est le scénario, et donc l’écriture, qui fait la valeur d’un film (il en a réalisé 51) ou le texte celle d’une pièce de théâtre (il en a écrit ou mis en scène 16, dont des opéras).

 Peu à peu, il devient lui-même humoriste, réalisant des stand-ups dans des night-club, puis il écrit des pièces de théâtre avant de passer au cinéma, comme acteur bien qu’il n’eût jamais suivi de cours de théâtre et comme réalisateur bien qu’il ne connût rien du métier.

Keaton et Woody Allen dans Annie Hall

Expérimenter

 Woody Allen passe de la comédie au tragique. « Vous ne pouvez pas fonctionner comme artiste si vous avez peur de faire des expériences, et je n’avais aucune intention de rester en sécurité dans ce que je savais que je pourrais bien faire. »

 Il s’émerveille du talent des acteurs, et surtout des actrices qui ont marqué ses plus grands films : Annie Hall, Manhattan, Match Point, Vicky Cristina Barcelona, Minuit à Paris pour ne citer que ceux qui m’ont le plus touché. « Il semblait que j’étais entouré par des personnes magnifiques instables comme l’uranium », dit-il du tournage d’un de ses films. De Scarlett Johansson, il dit « Non seulement elle était douée et belle, mais sexuellement elle était radioactive ».

 Une bonne partie de l’autobiographie est consacrée à sa vie personnelle, aux femmes qu’il a épousées et celles avec lesquelles il a vécu : Harlene Rosen, Louise Lasser, Diane Keaton, Mia Farrow. Il considère Soon-Yi, la femme qu’il a épousée à Venise en 1996, comme la femme de sa vie. Fille adoptive de Mia Farrow, celle-ci lui avait dit « « toute ma vie, je n’ai jamais été la première priorité de quiconque ». Enfant en Corée, elle avait dû survivre dans la rue ; adoptée par Mia Farrow, elle fut considérée par elle comme une moins-que-rien. Woody Allen : « je décidai que je serais gaga devant elle, que je la servirais, que je la gâterais, que je la célèbrerais, que je ne lui refuserais rien de ce qu’elle voudrait, et que j’essaierais d’une certaine manière de rattraper les horribles vingt-deux premières années de sa vie. »

Mia Farrow dans La Rose pourpre du Caire

Une souffrance

 Mia Farrow a accusé Woody Allen d’avoir violé leur fille Dylan en 1992. Les enquêtes ont blanchi ce dernier, mais un juge a néanmoins décidé de lui retirer la garde des enfants de Farrow qu’il avait adoptés. Le mouvement Me-too a relancé cette affaire en 2008, donnant à Dylan devenue adulte l’occasion de réitérer ses accusations. Il en est résulté la prohibition des films de Woody Allen aux États-Unis et le refus de nombreux comédiens et comédiennes de tourner dans ses films.

À plusieurs reprises dans « Apropos of Nothing » on sent percer une grande souffrance. C’est principalement le cas à propos des accusateurs qui traitent l’auteur de prédateur – accusations dont le livre me convainc de l’injustice. C’est aussi perceptible quand il parle de sa rupture avec Jean Doumanian, sa productrice et sa confidente pendant des dizaines d’années, pour un désaccord financier.

 Le lecteur français que je suis regrette des longueurs de cet ouvrage (540 pages dans sa version française). Woody Allen cite des dizaines de noms de personnes avec qui il a travaillé et souvent lié amitié, noms qui pour la plupart me sont inconnus. Mais cette impression de torrent fougueux est justifiée par l’incroyable énergie qu’il a déployée pendant sa vie jusque dans la vieillesse (85 ans !) Il s’est créé un personnage de petit intello rongé d’angoisses et dominé par son analyste. En réalité cet homme est un géant.