Sombre dimanche

« Sombre dimanche », de la jeune romancière Alice Zeniter, est la saga d’une famille de Budapest, de la seconde guerre mondiale à la chute du mur de Berlin et à l’entrée de la Hongrie dans l’Union Européenne.

 Ce livre est empreint d’un double désespoir : celui d’une nation qui fut grande du temps de l’Empire Austro-hongrois et qui est réduite à la condition d’un petit pays exposé aux rafales de la grande histoire ; et celui d’une famille, les Mándy, accrochée à la maison construite par l’ancêtre et incapable de s’adapter au monde tel qu’il devient. A sa lecture, on se sent envahi de mélancolie, mais par la magie de la poésie, la tristesse est sublimée et atteint une forme de beauté.

 Les personnages du roman sont agrippés à la maison familiale, bien que celle-ci soit cernée par les voies ferrées de la gare Nyugati, qu’on n’y accède qu’en faisant attention aux horaires des trains et en en enjambant les rails, et que son jardin soit jonché des détritus lancés par les passagers.

 Il y a le grand-père qui a perdu une jambe lors du déboulonnement de la statue de Staline pendant la révolution avortée de 1956. Il ne se remet pas du suicide de sa femme Sara, l’année précédente, en avalant un poireau dans le jardin de la maison.

 Il y a Pál, leur fils, appelé le Russkov parce que fruit du viol de Sara par des soldats de l’armée rouge. Tous les aînés de la famille Mándy s’appellent Imre, comme l’ancêtre. Pas Pál que son statut de bâtard cloue dans un état de tristesse permanent. Le grand-père disait que Pál était le fils de sa mère et de la tristesse. « Ça avait dû prendre de la place dans le ventre de Sara. La tristesse à côté du bébé. Elle n’avait jamais pu s’en débarrasser. Le garçon était sorti mais la tristesse était restée pour de bon, avait construit une maison à l’intérieur. »

 Pál avait rencontré Ildiko, sous le régime communiste. Voyant une bijouterie pour une fois approvisionnée, ils avaient acheté des alliances bien qu’ils ne se connussent qu’à peine. « Ils se marièrent un an plus tard, de la même manière : on aurait dit là aussi qu’ils suivaient une file d’attente. Ils se marièrent pour utiliser les alliances qu’ils avaient achetées ». Ildiko meurt renversée par un train près de la petite maison.

 Il y a Imre et Ági, les enfants de Pál et Ildiko. Imre tombe amoureux d’une allemande qui croit trouver dans la Hongrie postcommuniste l’authenticité que son pays a perdue. Ils ont une petite fille, mais la femme et l’enfant fuient Budapest pour retrouver le confort de la vie à l’Ouest. Ági vit plusieurs années avec un intellectuel communiste français. Mais lorsqu’un enfant est conçu, l’homme s’enfuit et laisse la jeune femme avorter.

 De génération en génération, les Mándy étouffent sous la chape de plomb de leur destin. « Ils promenaient en eux leur propre force d’inertie que les trains n’avaient jamais réussi à secouer. Imre s’en rendait compte à présent. Ça n’avait jamais été la maison. C’était eux, les immobiles. Aucun d’eux, jamais, n’avait mis le pied sur la marche d’un wagon pour partir. Ils vivaient comme des collines ».

 Parlant de la Hongrie actuelle, qui laisse libre ses citoyens de voyager, le grand-père dit : « Ceux qui ne sont pas satisfaits émigrent. C’est bien. C’est mieux. Avant ils se pendaient. C’était l’émigration à la hongroise. »

 Alice Zeniter, l’auteure de ce roman poignant, a 26 ans. La profondeur et la maîtrise de l’écriture laissent espérer d’autres chefs d’œuvre.

 La ville de Budapest a inspiré d’autres romanciers, en particulier Chico Buarte. « Transhumances » a évoqué son livre en novembre 2010.

Le café Fishawi de Budapest. Photo National Geographic.

Le café Fishawi de Budapest. Photo National Geographic.