Tchekhov sur l’Île de Sakhaline

En 1890, à l’âge de 30 ans, Anton Tchekhov séjourna trois mois dans l’Île de Sakhaline, à l’est de la Sibérie. Son rapport sur la colonie pénitentiaire constitue un témoignage historique et littéraire passionnant.

Anton Tchekhov exerce alors comme médecin et est déjà connu comme écrivain. C’est un bourreau de travail. Il soutient financièrement sa famille, puisque son père, un loser comme il y en a tant dans son œuvre théâtrale, a fait faillite. Il éprouve le besoin d’un moment de rupture. Il est passionné par la chose judiciaire. Il cherche à comprendre l’humanité dans les conditions extrêmes de vie ou de survie.

En avril, il quitte Moscou pour un voyage de près de trois mois à travers la Sibérie, par des routes souvent inondées et défoncées. Son récit, « l’Île de Sakhaline », publié en 1893, s’ouvre par le récit d’un voyage d’autant plus éprouvant pour lui qu’il se sait déjà rongé par la tuberculose.

Anton Tchekhov en 1889

Le recensement de l’île

Il arrive sur l’Île de Sakhaline en juillet. Il la quittera en octobre. Le gouverneur de l’Île lui réserve bon accueil, bien qu’il n’ait pu emporter avec lui de Saint Pétersbourg aucune lettre de recommandation. C’est que Tchekhov peut lui être utile. Il est médecin. Il propose au gouverneur de réaliser un recensement exhaustif de l’île.

Tchekhov a mis au point une méthodologie. Sur la base d’un questionnaire, il se rend dans toutes les prisons et presque tous les hameaux. Il établit environ 10 000 fiches. Le rapport qu’il rédige est fascinant. Il mêle des statistiques détaillées, des observations de terrain, des analyses du fonctionnement de l’institution pénitentiaire, des « tranches de vie » saisies sur le vif.

Il faut d’abord situer Sakhaline. Elle est placée à une latitude proche de celle de la France, mais des courants océaniques froids rendent le climat particulièrement rude : en hiver, la température oscille de -5 à -19°C, en été de +11 à +19°C ; il pleut un jour sur deux.

 

Forçat, colon relégué, paysan

Les détenus passent, si leur peine n’est pas trop longue, par trois étapes : condamnés aux travaux forcés ; colons relégués, installés sur un lopin de terre sélectionné par l’administration ; enfin, paysans, qui peuvent s’installer sur la terre ferme en Sibérie mais n’ont jamais l’autorisation de rentrer chez eux en Russie européenne.

Certains sont accompagnés par leur femme et leurs enfants. Les femmes condamnées sont, quant à elles, affectées à un condamné ou un colon avec qui elles vivront maritalement. La prostitution est largement pratiquée.

La plupart des condamnés vivent dans des cabanes dans des colonies. Certains, les plus endurcis, ceux ont été repris après s’être évadés, sont mis à l’isolement, dans des cellules sombres, froides et humides. On les enchaîne à des charrettes. Parfois, on les condamne à la pendaison. Pour tous, le supplice du fouet ou des verges est appliqué à profusion.

La relégation à vie, une forme déguisée de la peine de mort

Anton Tchekhov éprouve une réelle empathie pour ces gens qui vivent dans des circonstances effroyables. Il réprouve le système judiciaire qui condamne les criminels à l’exil à perpétuité : « la conscience que l’espoir de quelque chose de meilleur est impossible, que le citoyen en lui est mort pour toujours, et qu’aucun de ses actes ne ressuscitera ce citoyen : tout cela me permet de penser que la peine de mort en Europe et chez nous n’a pas été repoussée, mais simplement habillée d’une autre forme moins répugnante aux sensibilités humaines. »

Il déplore « cette vie de troupeau, « nihiliste » au sens propre du terme, qui dénie la propriété personnelle, la solitude, le confort et le vrai sommeil. » Il décrit le désarroi de personnes d’ethnies différentes, Russes, Tatars, Allemands, Finnois, Juifs ou Tsiganes qui se trouvent rassemblés là non par leur propre volonté mais par l’effet du hasard, comme dans un naufrage.

Il critique l’injustice des chefs : « le condamné, quelque dépravé et injuste qu’il soit, aime la justice par-dessus tout, et si la justice n’existe pas parmi les hommes placés au-dessus de lui, alors d’année en année il tombera dans l’amertume et l’extrême scepticisme. »

 

Un air fétide, froid, humide et acide

Il parle du sentiment de déchéance des hommes immergés dans la puanteur. « Ses sous-vêtements, saturés de secrétions de son corps, pas séchés, pas lavés depuis des lustres, recouverts de vieux sacs et de vêtements hors d’usage, les linges dont il enveloppe ses pieds, avec leur puanteur suffocante de transpiration, lui-même, qui n’ai pas pris de bain depuis des lustres, couvert de poux, fumant du tabac bon marché et souffrant constamment de troubles gastriques (…) tout cela rend l’air des barraques fétide, froid, humide et acide. »

Il souligne l’antagonisme entre une prison et une colonie. « Leurs intérêts sont opposés. La vie dans des cellules communes réduit le prisonnier à l’état de serf (…) Sa santé décline, il vieillit et s’affaiblit moralement, et plus tard il quitte la prison, plus il y a des raisons de craindre qu’il ne devienne pas un membre actif et utile de la colonie, mais simplement un fardeau pour elle. » L’antagonisme existe aussi entre le système administratif et la colonisation. Les terrains sont attribués sur décision administrative, souvent incompétente : une saison plus tard, on découvre qu’ils sont inondables ou impropres à la culture.

Les enfants de Sakhaline

Tchekhov s’attarde sur la situation des enfants. Il décrit le débarquement d’un détenu sur l’île : « il était accompagné par une fille de cinq ans, sa fille, qui s’accrochait à ses chaînes alors qu’il grimpait à l’échelle du navire. » « Dans la famille dure, grossière, moralement dissipée de Sakhaline, écrit-il, les enfants injectent un élément de tendresse, de pureté, de gentillesse et de joie. » Mais aussi : « les enfants de Sakhaline parlent de vagabonds, de verges, de fouet, ils savent ce qu’est un bourreau et ce que sont des prisonniers aux fers, des blocs de détenus enchaînés et la cohabitation non choisie. »

Il relève que sur l’île, « on ressent le manque de quelque chose d’important : il n’y a ni grand père ni grand-mère, pas de vieilles icônes ou de vieux meubles transmis par la famille. En conséquence, il manque à la maison un passé, des traditions. »

Il raconte que même les gens éduqués se laissent glisser vers la déchéance morale. « Peu à peu, l’environnement entraîne les personnes éduquées vers le fond de sa saleté, comme une pieuvre, et eux aussi commencent à voler et à fouetter sauvagement (…) ils finissent par prendre plaisir au déchirement de la peau. »

Pour terminer de rendre compte de ce beau et terrible livre, je citerai deux anecdotes.

L’histoire de Shkanyb

L’une se situe à Dooay, l’un des endroits les plus sinistres de Sakhaline. « Shkanyb, l’idiot du village, est un condamné, un vieil homme, qui depuis le tout premier jour de son arrivée à Sakhaline a refusé de travailler, et toutes les mesures de coercition ne sont arrivées à rien face à son obstination invincible de bête sauvage. Ils l’ont planté dans la cellule de punition obscure, ils l’ont fouetté plusieurs fois, mais il endurait la punition stoïquement et après chaque séance de fouet, il s’exclamait : « et je ne vais pas aller travailler, malgré tout cela ! » Ils ont déployé beaucoup d’efforts sur lui, et finalement ils ont abandonné. Maintenant, il se promène dans Dooay en chantant. »

 

L’histoire du célibataire violoniste

L’autre est une rencontre de Tchekhov lors de son voyage à travers la Sibérie pour rejoindre Sakhaline. À l’arrière d’une charrette est assis un homme qui ne ressemble pas à un paysan. Sa famille avait cherché à le caser, à le marier, sans succès. Il portait sous le bras deux violons. Au village, « il jouait dans les caves de bistrots, à des mariages et dehors dans les champs et, mon Dieu ! Comme il jouait bien ! Mais son frère a vendu la cabane, le bétail et les meubles et il est maintenant en route avec sa famille vers la lointaine Sibérie… Et le célibataire y va aussi, – il n’a nulle part ailleurs où aller. Il prend ses deux violons avec lui aussi. Et quand ils arriveront sur place, il commencera à geler du froid sibérien, il dépérira et il mourra gentiment, silencieusement, de sorte que personne ne s’en rendra compte, et ses violons qui, autrefois rendaient son village gai et triste, ira pour trois sous à un fonctionnaire de leur nouvelle région, ou à un exilé. Les enfants du fonctionnaire arracheront les cordes, casseront le manche, rempliront l’intérieur d’eau… S’il te plait, reviens, mon Oncle ! »