Terre Somnambule

L’écrivain mozambicain Mia Couto a reçu l’an dernier le prix Camões, la plus prestigieuse distinction attribuée à des écrivains lusophones. Son premier roman, Terra Sonâmbula (Terre Somnambule, 1992) nous plonge dans un Mozambique livré aux affres de la guerre civile.

 Fuyant un camp de réfugiés, un vieil homme et un jeune garçon trouvent refuge dans un autocar calciné au bord d’une route désertée. Le vieil homme s’appelle Tuahir. Il a baptisé le jeune garçon Muidinga, mais ce n’est pas le nom que lui avaient donné ses parents. Laissé pour mort, presque enseveli dans une fosse commune, il a été sauvé par le vieux, mais ne se souvient de rien de son passé. Il vaut mieux l’avoir oublié, dit le vieux.

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 Muidinga trouve dans l’autocar des carnets écrits par un jeune homme, qui raconte sa tribulation dans le pays à feu et à sang pour retrouver le fils disparu d’une femme qu’il aime. Tuahir, analphabète, écoute de nuit en nuit, fasciné, l’histoire que lit Muidinga. Peu à peu, les cahiers de Kindzu et la vie réelle et rêvée de Tuahir et Muidinga finissent par se confondre.

Le pays est ruiné par la guerre. Pas une vraie guerre, comme celle des livres d’histoire. Une guerre-fantôme. « Une guerre fantôme fait croître une armée fantôme, sens dessus dessous, désorientée, crainte par tous et commandée par personne. Et nous-mêmes, victimes indiscriminées, nous nous convertissions en fantômes. Du fond de la latrine, il ne peut pas y avoir de guerre propre. »  Cette guerre n’est pas un phénomène superficiel. Elle corrompt les âmes : « c’est pour cela qu’ils firent cette guerre, pour empoisonner le ventre du temps, pour que le présent accouche de monstres au lieu de l’espérance ».

La guerre instille la peur. « La seule chose que je possédais était la peur (…) Je me promenais avec la peur dans la rue, je dormais avec la peur à la maison ». La guerre annule la compassion : « les grands, dans le passé de la tradition, avaient toujours distribué des bénéfices aux petits. Ce n’est que maintenant que les puissants étaient aveugles à la souffrance d’autrui ».

 La brousse dans laquelle est immobilisé l’autocar calciné, refuge de Tuahir et Muidinga, est peuplée d’esprits. « Autour de l’autocar, Muidinga ne reconnaît déjà plus rien. Le paysage poursuit ses changements infatigables. Serait-ce que la terre, toute seule, déambule en errances ? »  « Les nuages se côtoyaient, sans gentillesse. Ils pourraient se toucher, s’excuser et continuer leur chemin. En revanche non : ils se chamaillaient, crachaient du feu, des grommellements célestes. Serait-ce qu’ils auraient appris des hommes les impatiences terrestres ? »

 La brousse est peuplée de morts que l’on peut rencontrer entre le rêve et l’éveil. Ainsi, Kindzu rencontre son père défunt. Il lui demande des nouvelles de sa mère, dont il est sans nouvelles. « Dans les premiers temps, pendant que lui apprenait à être mort, la veille paraissait savoir depuis longtemps ce qu’était le veuvage. Lui qui, de son vivant, avait toujours été coureur de jupons, lui restait maintenant fidèle. Mon père était resté son mari-défunt, avec l’avantage de la maison et de la nourriture préparée. Avec le passage du temps, pourtant, notre mère l’avait avant abandonné pour un autre. Elle s’était mariée avec un vivant. »

 On rencontre dans le roman de Mia Couto des personnages étonnants : un homme qui, creusant la terre, s’acharne à faire naître un fleuve ; un vieux colon portugais qui sort du cercueil entreposé dans la cave de sa maison abandonnée et qui apprend à être mort, à faire ses premiers pas dans l’éternité ; une femme qui vit seule sur un navire d’aide humanitaire chaviré en mer…

 « Terre Somnambule » est un livre déroutant, à la frontière entre le rêve et le réel. Il est écrit dans une langue magnifique, d’une proliférante poésie.

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