Transsibérien

Dans « Transsibérien » (le livre de poche, 2012), Dominique Fernandez raconte le voyage réalisé au printemps 2010 par une vingtaine d’intellectuels français et russes à bord du train mythique, de Moscou à Vladivostok. Les photos sont de Ferrante Ferranti.

J’avoue être encombré de préjugés à propos de la Russie, pour ne pas parler de la Sibérie. J’ai tendance à y voir un bloc hostile, dirigé par des despotes, hanté par le souvenir des déportés, transi de froid et trompé par la vodka. Le livre de Dominique Fernandez est bienvenu. Au fil de son voyage de trois semaines en Transsibérien par Nijni Novgorod, Ekaterinbourg, Novossibirsk, Krasnoïarsk, Irkoutsk et Oulan Oudé, il parvient à faire aimer ce grand pays.

Il y a d’abord « le spectacle d’une nature dilatée à perte de vue et constamment dans son état sauvage ». Fernandez souligne qu’en Europe, la vue est bornée par le changement continuel du paysage et la présence humaine. « Ici, on n’attend rien, on ne cherche rien de nouveau, avec cette conséquence que tout est à chaque instant nouveau, par l’approfondissement qu’on fait du même. » « Nous faisons l’expérience du vrai voyage, qui est le contraire de l’excursion. Le vrai voyage ne dépayse pas, le paysage n’est beau que par la vibration intérieure qu’il nous fait éprouver, exempte de toute curiosité pour l’inattendu. Comme une phrase musicale qui nous a touchés et dont nous attendons impatiemment le retour, chaque image de la forêt, en étant identique à la précédente, nous fait gravir un degré de plus en direction de l’absolu. »

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C’est aussi l’évocation de personnages héroïques, prêts à sacrifier leur vie pour expier des fautes et gagner le salut. Fernandez évoque Tolstoï, Dostoïevski ou Pasternak qui se réfèrent tous dans leurs livres au sacrifice rédempteur. Il cite Maria Volkonski, qui suivit son mari envoyé au bagne dans les mines au nord du lac Baïkal en 1826. Elle raconta ainsi son arrivée à la prison des mines : « Petit à petit, en tendant les bras, je me rendis compte que j’étais dans une cellule à peine plus grande qu’une niche et que quelqu’un se traînait lentement vers moi. J’entendis un frottement de métal sur la pierre. Mon mari se dressa devant moi et je vis les lourdes chaînes rivées à ses pieds. À ce moment seulement je mesurai dans toute leur étendue les sacrifices auxquels il fallait consentir dans notre pays quand on luttait pour la liberté. Une vague d’exaltation et d’intense fierté me submergea. Devant les gardiens médusés, je m’agenouillai sur la pierre maculée du sol et je baisai les chaînes. »

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Dominique Fernandez exprime son admiration devant les bâtiments constructivistes d’Ekaterinbourg, et surtout pour l’Opéra de Novossibirsk : « Aimer la musique est aussi naturel pour un Russe qu’aimer l’air qu’il respire ». Il loue « le soin d’associer les enfants, dès leur plus jeune âge, à la culture et aux pratiques culturelles. Théâtre de marionnettes, écoles de musique, écoles de ballet : en effort, une volonté de pédagogie hérités du régime soviétique et auxquels, malgré les changements, le rejet d’une époque maudite et l’influence douteuse du mode de vie occidental, les Russes semblent rester attachés. »

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