Une vie d’homme

Je viens de participer à Lille aux funérailles de mon oncle Alfred. L’occasion de réfléchir à ce que représente une vie d’homme.

 Mon oncle Alfred est décédé à l’âge de 94 ans. Il aura donc bien vécu, comme l’on dit. Quelle est l’empreinte que laisse cette longue vie d’homme ? Deux filles, trois petits enfants, quatre arrière petits-enfants. Le souvenir d’un homme extraverti qui captivait les convives des banquets de communion solennelle par le récit de ses exploits, de ses étonnements et des ses indignations à grand renfort d’éclats de rire communicatifs.

 Un homme possédé par un appétit d’expériences nouvelles : professionnellement, un pionnier de la pharmacie homéopathique ; pour ses loisirs, pilote d’avion, skipper de voilier, touriste en Amérique et dans l’Arctique, skieur, et golfeur jusque 4 ans avant sa mort.

 Un homme qui impressionnait le gamin que j’étais, par la façon dont il s’adressait à nous comme des « lardons » et par la magnifique Hillman décapotable sur la banquette arrière de laquelle nous n’étions pas peu fiers.

 Un homme aussi profondément marqué par la tradition maurassienne transmise par son père, qui opposait volontiers les « sauvages » aux « civilisés ». La sentir, enfant, si près de moi en la personne de mon oncle m’en a peut-être vacciné.

 Un homme dans la continuité de son père, lui aussi nommé Alfred, décédé en 1949 après avoir participé à une guerre et assisté à une seconde. Le premier Alfred menait avec succès son affaire de négoce de chapeaux. Dans l’entre deux guerres, il possédait deux voitures dans lesquelles il emmenait la famille en voyage, et sur place il les filmait avec des caméras dernier cri. C’était aussi un grand amateur d’opéra, un joueur de piano, un peintre amateur.

 Les funérailles d’Alfred, célébrées au milieu de ses proches, m’ont rendu présent le destin de cet homme et, au-delà de lui, l’histoire familiale qui a contribué à mon propre destin. L’un des textes lus pendant la célébration était extrait du livre de Job. L’histoire de cet homme riche (il possédait sept mille brebis, trois mille chameaux…) accablé de maladie entrait en consonance avec celle de mon oncle, miné par le très grand âge après une vie pétillante. Mais le passage proclamé était aussi éclairant : « Je sais, moi, que mon Défenseur est vivant, que lui, le dernier, se lèvera sur la terre. Après mon éveil, il se dressera près de lui et, de ma chair, je verrai Dieu. Celui que je verrai sera pour moi, celui que mes yeux regarderont ne sera pas un étranger. » Il y a dans ce texte une épaisseur charnelle : on parle d’éveil, de chair, de regard. Le spirituel n’est pas ailleurs que dans la chair. Ce texte, s’adressant à mon oncle Alfred, était décidément bien choisi.

Peinture d'Alfred Deletombe, 1932

Peinture d’Alfred Deletombe senior, 1932