Van Gogh / Artaud, le suicidé de la société

L’exposition « Van Gogh : Artaud, le suicidé de la société » (Musée d’Orsay, jusqu’au 6 juillet 2014) présente le travail du peintre sous l’angle des convulsions de la folie. C’est un éblouissement.

 L’écrivain et homme de théâtre Antonin Artaud (1896 – 1948) fut interné pendant neuf ans dans un hôpital psychiatrique. Lorsqu’après l’exposition Van Gogh de 1947 à Paris un psychiatre écrivit un article décrivant la folie qui avait mené le peintre au suicide, il répondit par un essai intitulé « Van Gogh le suicidé de la société ». Ce n’était pas le peintre qui était fou ; c’était la société qui l’avait « suicidé » par son incapacité à accepter la vérité déchirante qu’il mettait à nu. 

Dans la nef du Musée d'Orsay

Dans la nef du Musée d’Orsay

«Eh bien, mon travail à moi, j’y risque ma vie et ma raison a fondu à moitié», écrivait Vincent à son frère Théo. Ou bien : dessiner, « c’est l’action de se frayer un passage à travers un mur de fer invisible, qui semble se trouver entre ce que l’on sent et ce que l’on peut. Comment traverser ce mur, car il ne sert à rien d’y frapper fort, on doit miner ce mur et la traverser à la lime, lentement et avec patience à mon sens. »

 « Van Gogh, dit Artaud, a renoncé en peignant à raconter des histoires, mais le merveilleux est que ce peintre, qui n’est que peintre (…) fait venir devant nous, en avant de la toile fixe, l’énigme pure, la pure énigme de la fleur torturée, du paysage sabré, labouré et pressé de tous les côtés par son pinceau en ébriété. (…) Pourquoi les peintures de Van Gogh me donnent-elles ainsi l’impression d’être vues comme de l’autre côté de la tombe d’un monde où ses soleils en fin de compte auront été tout ce qui tourna et éclaira joyeusement ? Car n’est-ce pas l’histoire entière de ce qu’on appela un jour l’âme qui vit et meurt dans ses paysages convulsionnaires et dans ses fleurs ? »

 En explorant le monde fou de Vincent Van Gogh avec le regard du reclus psychiatrique Antonin Artaud, on pense à la belle chanson de Jean Ferrat, « les Tournesols » : « dans un coffre climatisé au pays du soleil levant tes tournesols à l’air penché dorment dans leur prison d’argent ». N’est-ce pas la société qui est folle, elle qui ne connait que la valeur marchande : zéro du vivant de Vincent, des millions d’euros aujourd’hui ?

 L’exposition au Musée d’Orsay ouvre des abîmes de réflexion. Mais elle laisse surtout le visiteur étourdi par tant de couleurs, d’énergie, de mouvement et, comme disait Artaud, de convulsions.

Convulsion des arbres du jardin de l'hôpital Saint Paul de Saint Rémy, 1889

Convulsion des arbres du jardin de l’hôpital Saint Paul de Saint Rémy, 1889