Corazón tan blanco

Dans son roman “Corazón tan blanco” (un cœur si blanc, 1992), l’écrivain espagnol Javier Marías s’intéresse à l’attitude de personnages qui viennent à connaître d’un meurtre : se libérer de ce secret en le divulguant, ou au contraire le taire de peur de provoquer de nouveaux drames. Ce dilemme est aussi la trame du roman « Enamoramientos », paru en 2011.

 Le livre de Javier Marías tourne autour d’un secret de famille. Le jour du mariage de son fils Juan, Ranz lui donne un unique conseil : « je ne te dis qu’une chose. Si un jour tu as un secret, ou si tu en as déjà un, ne le raconte pas ».

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Dans Macbeth (Shakespeare), Lady Macbeth dit : « My hands are if your colour. But I shame to wear a heart so white”. Elle n’a pas assassiné Duncan, mais le seul fait d’apprendre par son mari qu’il a accompli cet acte, ce haut fait (« I have done the deed ») la rend participante : elle a honte d’avoir un cœur si blanc face aux mains maculées de sang de l’exécuteur.

 Juan et Luisa, qui exercent tous deux le métier d’interprète et viennent de se marier, ont des avis opposés. Pour Juan, il y a des choses qu’il ne faut pas raconter. Chaque moment a ses propres récits, et si on laisse passer l’occasion il devient inopportun de les raconter, il est préférable de les taire pour toujours, afin de se protéger et de protéger autrui. Pour Luisa, en revanche, rien n’est périmé, tout est là, attendant qu’on le fasse revenir (« a nada le pase el tiempo, todo está ahí, esperando que se lo haga volver »). A Luisa, Ranz racontera son secret qui, quarante ans auparavant, a tué celle à qui il fut confié.

 Le livre contient, comme enchâssées dans un écrin, des descriptions de caractères d’une précision clinique et d’un humour réjouissant.

 Juan et Luisa se rencontrent alors qu’ils traduisent la rencontre d’un haut responsable espagnol et de son homologue anglaise, qui n’ont rien à se dire. Juan traduit « voulez-vous que je vous demande du thé » par « vous aime-t-on dans votre pays ? » et plus tard « dans votre vie amoureuse, avez-vous obligé quelqu’un à vous aimer ? » Luisa, censée contrôler sa traduction, se tait, complice.

 Fonctionnaire au musée du Prado, Ranz se trouve face à un gardien qui, ne supportant plus l’Arthémise de Rembrandt, prétend y mettre le feu.

 Fils d’un ami de Ranz, Custardoy le Jeune exerce le métier son père, copiste de tableaux. « Il donnait toujours la sensation d’être dans l’attente de quelque chose et d’un être douloureusement conscient, un de ces individus qui aimeraient vivre en même temps plusieurs vies, se multiplier et ne pas se circonscrire à être seulement eux-mêmes, ceux que l’unité effraie… Tant d’heures tranquille, enfermé, portant ses pinceaux, installé dans la minuciosité et, regardant une toile, telle est peut-être l’explication de sa tension permanente et de son dédoublement. ». Son visage est comme son caractère : obscur, buté et froid.

 Berta est, comme Juan, interprète, et le loge pendant ses saisons à New York, pendant les sessions des  Nations Unies. Elle recherche des contacts avec des hommes dans des annonces privées, et se laisse à chaque fois aspirer dans la spirale du rêve et de la désillusion.

 Dans un hôtel de La Havane, Juan et Luisa  surprennent une conversation entre deux amants : la femme enjoint à l’homme d’assassiner son épouse. Ils sont dépositaires de ce secret lourd de rêve, de désillusion et de sang.