Dans la peau d’un maton

Jeune journaliste, Arthur Frayer s’est immergé dans la Pénitentiaire « dans la peau d’un maton ». Il a raconté cette expérience dans un beau livre, paru en 2011.

Après sa sortie d’une école de journalisme, Arthur Frayer a multiplié les petits boulots, histoire de brouiller les pistes. Il a passé le concours de surveillant de prison, au prétexte qu’il avait échoué partout et qu’il fallait bien gagner sa vie.

D’abord surveillant stagiaire à Fleury-Mérogis, en mai 2009, il passe ensuite 2 mois à l’École Nationale d’Administration Pénitentiaire à Agen. Il devient stagiaire au centre de détention de Châteaudun en Eure et Loir. Il est enfin titularisé à la maison d’arrêt d’Orléans en novembre ; il en démissionne le 30 décembre 2009, alors qu’il avait envisagé d’y rester jusqu’en février.

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C’est que son existence de surveillant dépasse en pénibilité ce qu’il avait imaginé. « Moi aussi, j’ai la boule au ventre en allant au travail ; moi aussi, je dors mal, j’ai perdu du poids. Mon corps est à bout, mes jambes me font mal en permanence, mes muscles sont raides et mes pieds en feu au terme de chaque service Je fais une vingtaine de kilomètres chaque jour le long des coursives. Les prises de tête constantes me laminent le moral. Je ne soupçonnais pas la violence de la prison. Pas tant les agressions physiques que la violence des contestations et des querelles pour une douche ou un passage au téléphone. »

« Dans la peau d’un maton » regorge de situations stressantes dans lesquelles le manque de temps, la peur de se faire rouler, l’envie de rendre service, la tentation de se créer des obligés par des passe-droits en marge du règlement empêchent un exercice serein du métier de surveillant. En voici une, parmi d’autres.

« J’arrive à la cellule de Boulemia, l’un des plus jeunes détenus, qui vient juste de passer chez les majeurs.

  • Surveillant, je vais au téléphone, c’est l’heure !
  • Non, c’est le moment de la gamelle, et il y a quelqu’un au téléphone, de toute façon. D’ailleurs, je ne pense pas que je pourrai vous y faire passer aujourd’hui.
  • Quoi ? J’ai demandé depuis le début de l’après-midi

« Cellule suivante, celle d’Abdelkader et Archaoui.

  • Surveillant, je peux aller au téléphone, J’en ai juste pour trente secondes ; je veux juste recharger mon compte, me supplie Abdelkader
  • Non, je distribue le repas, et je n’ai pas le temps.
  • Allez, s’il vous plaît ! Ça vous coûte quoi ? Honnêtement, ça vous coûte quoi ? Franchement, le temps qu’on vient de passer à discuter, j’aurais pu le passer au téléphone. Hop, je serais déjà revenu ! On perd du temps pour rien. Trente secondes, je vous jure, pas plus ! »

 

« Dans la peau d’un maton » est un témoignage de première main sur la condition pénitentiaire. Il a été écrit sur la base d’un journal quasi-quotidien. On y trouve une description méticuleuse de tout ce qui fait la vie d’une personne détenue : la répétition de jours semblables les uns aux autres, les dangers de l’angle mort d’une cour de promenade, la gamelle plus ou moins mangeable, les palpations et les fouilles à nu, les attentes interminables, les moments de désespoir et les fou-rires.

Le langage des « voyous », comme les « matons » qualifient les usagers de la prison, est retranscrit tel qu’il se parle dans les coursives.

Ce livre devrait être lu par toute personne qui envisage de s’engager dans le milieu pénitentiaire : par les candidats surveillants bien sûr, mais aussi par les bénévoles.

Aquarelle de L-L. de Mars