De Washington à Washington

Le quotidien The Washington Post vient d’être acquis pour 250 millions de dollars par Jeff Bezos, le fondateur d’Amazon, société basée à Seattle dans l’Etat de Washington.

 Dans The Guardian du 6 août, Emily Bell souligne la portée symbolique de l’achat d’un fleuron de la culture de l’Est des Etats-Unis par un homme d’affaires enraciné à l’Ouest : il illustre selon elle « le fossé culturel entre la manière de penser de la Silicon Valley orientée vers l’ingénierie  et, à l’Est, des élites fondées sur les mots. »

 

Philipe Graham avec Eugene Meyer, fondteur du Washington Post, en 1954

Philipe Graham avec Eugene Meyer, fondteur du Washington Post, en 1954

Emily Bell remarque aussi que « il ne s’agit pas une transaction d’affaire ; c’est une affirmation culturelle. L’information n’est plus l’industrie qu’elle était, ou n’est plus une industrie du tout. C’est un bien culturel, dont le format et le mode de distribution doivent être reconstruits pour d’autres besoins et d’autres capacités des consommateurs. »

 La famille Graham possédait le quotidien depuis 1933. Elle en avait fait une référence dans le monde du journalisme, qui connut son apogée au début des années 1970 avec l’enquête de Carl Bernstein et Bob Woodward sur le Watergate entraînant la démission du président Nixon. Curieusement, le Washington Post fut l’un des premiers grands quotidiens à créer son site Internet et fut actionnaire de Facebook. Mais son management ne comprit pas que la technologie allait révolutionner le métier du journalisme. Il ne conserva pas ses actions dans Facebook et plaça en Virginie, loin de la rédaction, les journalistes affectés au Web. 

 La vente du Washington Post à Jeff Bezos illustre un basculement du pouvoir de l’Est à l’Ouest des Etats-Unis. Mais on pourrait aussi parler de basculement d’une conception horizontale à une conception verticale de l’information. Comme la plupart des quotidiens de la presse écrite, le Washington Post couvrait un territoire, celui de la ville de Washington et des élites qui en dépendaient (ambassades, universités, etc.). Une bonne partie de ses recettes provenaient de la publicité locale et des petites annonces. Ce modèle économique n’a pas résisté à l’avènement de la société numérique. Le tirage du journal est passé d’environ 780.000 il y a dix ans à 450.000 aujourd’hui.

 On peut s’attendre à ce que Jeff Bezos fasse passer le journal à une conception verticale de l’information. L’information s’affranchit en grande partie du territoire. Elle est mondiale et instantanée. Elle transite par de multiples canaux, pour la plupart numériques et souvent non spécialisés. On peut penser par exemple que le site Internet d’une agence de tourisme spécialisée dans l’Amérique latine diffuse des articles de fond sur les pays au catalogue.

 Dans ce modèle vertical, le Washington Post représente d’abord une « marque » labellisant des informations diffusées par une infinité de supports. Pour le moment, Jeff Bezos conserve intact l’outil de production d’information que représente le journal, il maintient en poste la responsable de la ligne éditoriale Katherine Weymouth et ne parle pas de licenciements. Mais des changements dans le positionnement et les méthodes de travail des journalistes interviendront. La famille Graham a vendu parce qu’elle se reconnaissait incompétente à gérer le journal dans le nouveau contexte ; Jeff Bezos a acheté le journal au-dessus de sa valeur réelle parce qu’il croit possible de le rentabiliser.

 Il n’y a pas de doute que les grands journaux du monde regarderont avec curiosité les évolutions à venir au Washington Post.

Jeff Bezos présente le Kindle Fire

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