Des murs et des hommes

Dans le cadre de la semaine nationale des prisons (« des murs et des hommes »), une projection-débat passionnante a eu lieu le 1er décembre au cinéma Utopia de Bordeaux.

 En janvier 1986, Robert Badinter et Jacques Lang signaient une convention ouvrant la voie à des ateliers artistiques dans l’univers carcéral. Plusieurs productions ont été présentées lors de la soirée à l’Utopia.

Nos jours absolument doivent être illuminés

Nos jours absolument doivent être illuminés

« Nos jours absolument doivent être illuminés » est un court-métrage bouleversant de Jean-Gabriel Périot. Le 28 mai 2011, des détenus chantent depuis l’intérieur de la maison d’arrêt d’Orléans. Ils interprètent des chansons de Renaud, Véronique Sanson, Michel Polnareff, accompagnés au piano. Des enceintes acoustiques ont été placées à l’extérieur, dans la rue. Des passants s’arrêtent et écoutent, émus. Ils sont filmés en gros plan, le visage illuminé par le soleil printanier. Un participant au débat mit en cause le « cynisme » de l’administration pénitentiaire, qui n’a pas voulu organiser le concert dans la prison. Mais ce disant, il est passé à côté du caractère unique de cette œuvre d’art. D’un côté du mur, il y a des hommes et des femmes libres, une belle journée de printemps. De l’autre, des hommes enfermés qui cherchent par le chant à illuminer ce jour-ci et à offrir un peu de cette lumière à un public éphémère.

 Si le film de Gabriel Périot est l’aboutissement d’un atelier de chant avec des détenus, le film lui-même est son œuvre personnelle. Les quatre autre court-métrages présentés ont été réalisés dans un atelier avec des détenus eux-mêmes à la maison d’arrêt de Gradignan.

 Deux de ces productions ont été réalisées au quartier femmes par Tourné Monté Films : « Traversées », d’Élise Mériau, et « la face cachée des unes », de Camille Auburtin. Voici ce que dit celle-ci de son travail : « cette vidéodanse est une tentative de création collective, les images ont toutes été filmées et interprétées par les personnes détenues. Le film accompagne les mouvements des corps vers un état flottant, une forme de rêve éveillé. À défaut de pouvoir étirer concrètement l’espace de la salle où nous étions, nous avons construit des ponts intérieurs entre les participantes, traversant avec pudeur leur intimité et leur féminité par le mouvement, l’écriture, la voix et l’image. »

 Les autres court-métrages ont été réalisés au quartier hommes par Périphéries Productions. Julien le Youdec propose un remake de « la guerre des étoiles », avec des décors et des masques de carton réalisés sur place. Caline Delhem réutilise des images de Fahrenheit 451 de François Truffaut et les réarrange pour servir un scénario écrit avec les détenus.

 Une bonne partie du débat le 1er décembre porta sur les relations entre les artistes de l’administration pénitentiaire ainsi que sur le droit ou non de filmer les visages des détenus participant aux ateliers. La question qui me semble la plus importante est celle de l’effet d’entraînement de ces ateliers sur la dynamique de la prison et sur la vie de ses pensionnaires involontaires. Au quartier femme, un atelier de vidéodanse mobilise le tiers de l’effectif, ce qui est remarquable. Au quartier hommes, une dizaine de participants au remake de « la guerre des étoiles » représente moins de 2% des détenus.

 C’est probablement ce type d’interrogation qui a poussé un autre artiste, Arnaud Théval, à adopter une démarche résolument transversale. Il entend explorer le milieu carcéral de plusieurs manières. À Nantes, il a pu filmer l’intérieur d’une maison d’arrêt le lendemain de sa fermeture, alors que les détenus venaient d’être transférés : en quoi une prison vide contient-elle encore de la présence humaine ? À l’école nationale de l’administration pénitentiaire d’Agen, il a photographié les élèves surveillants pendant leur formation, et notamment au moment-clé où ils reçoivent l’uniforme.

 L’art peut-il transmuter la routine grise traversée d’explosions de violence qui caractérise l’enfermement ? Peut-il ouvrir une fenêtre pour les détenus et les surveillants ? Ou bien n’est-ce qu’une minuscule lucarne qui laisse dans les ténèbres une grande majorité ? Le mérite de la soirée à l’Utopia est d’avoir fait toucher du doigt des expériences concrètes, avec leurs limites mais aussi l’espoir qu’elles portent en elles.

Nos jours absolument doivent être illuminés

Nos jours absolument doivent être illuminés