La langue arabe, trésor de France

Jack Lang, président de l’Institut du Monde Arabe, publie un plaidoyer en faveur de l’enseignement de l’arabe en France : « La langue arabe, trésor de France » (Cherche-midi, 2020).

Jack Lang rappelle que « l’arabe est aujourd’hui la cinquième langue la plus pratiquée dans le monde : plus de 430 millions de locuteurs dans une soixantaine de pays. Elle compte parmi les six langues officielles de l’ONU. Elle est une grande langue vivante et universelle ».

C’est une langue fascinante, qui s’est d’abord construite comme moyen de communication entre des tribus de bédouins de la Péninsule arabique parlant des dialectes différents. Elle est devenue la langue de l’administration d’un immense empire allant de l’Irak à l’Andalousie et à la Mauritanie. Langue de la révélation coranique, sa grammaire a été organisée en profondeur par des milliers de savants du huitième au seizième siècles. Grâce aux dérivations à partir de racines de trois consonnes, ce sont plusieurs millions de mots qui sont à disposition des locuteurs. « Cette prolifération lexicale, écrit Jack Lang, confère à la langue arabe une précision et une faculté d’expression considérables. La richesse sémantique est un facteur de puissance évocatrice, car elle favorise les jeux de mots, l’hyperbole, l’implicite et les significations sous-jacentes. »

La France a entretenu, à partir du seizième siècle, une relation d’intimité avec la langue arabe. François Rabelais l’avait apprise et recommandait son enseignement. On créa des écoles de traducteurs, dont les Langues O’. On se prit de passion pour les Mille et une nuits et l’Orient. La campagne d’Égypte de Napoléon Bonaparte, puis la conquête de l’Algérie débutée en 1830 renforcèrent le besoin d’enseignement et de traduction de la langue arabe.

La situation actuelle de la langue arabe aujourd’hui en France est paradoxale. Elle est largement enseignée à l’université, dans les grandes écoles et dans la formation continue. Son enseignement est résiduel dans le primaire, les collèges et les lycées. Comme le dit joliment Jack Lang : « le chinois oui, l’arabe, non ». Pourquoi ?

« L’arabe se trouve perçu en France comme une langue de l’immigration, associée aux ghettos, au communautarisme, à l’échec scolaire et à l’islamisme. » On la méprisait hier car elle était la langue de colonisés, on la méprise aujourd’hui car elle est parlée dans les quartiers difficiles. On la réduit à sa dimension religieuse, alors qu’elle est parlée aussi par des non-musulmans. L’extrême droite suspecte son enseignement d’être le cheval de Troie du « grand remplacement ».

Traité de médecine arabe. Source IMA

Ces peurs sont propres à la France. Elles représentent un véritable handicap. Elles expliquent pourquoi l’arabe est si peu enseigné dans notre pays, alors que 4 millions de personnes parlent l’arabe et que 20% de notre commerce extérieur est dirigé vers des pays arabophones. Nous avons entre nos mains un atout potentiel que nous gâchons par nos préjugés.

Conclusion de Jack Lang : « développer l’enseignement de la langue arabe au sein du système éducatif public, voilà la réforme indispensable à mener, sans se laisser impressionner par la cohorte des marchands de peur. Si verrouiller une culture et une population dans leur seule dimension religieuse répond aux vœux des identitaires de tout poil, le danger gravissime que court la République, c’est de baisser les bras. Embrassons pleinement, au contraire, cette langue de France, ce trésor du monde. »