Elucubrations sur les longues peines

Sous le titre « 1000 ans de prison effectués en 8 heures ? », Europe 1 s’est fait l’écho d’un article provocateur et cynique publié en août 2013 par une universitaire britannique, Rebecca Roache.

 L’article de Rebecca Roache a été publié dans le blog collectif d’enseignants d’Oxford « Practical Ethics ». Il est intitulé « Enhanced punishment : can technology make life sentences longer ? » (Châtiment renforcé : la technologie peut-elle rendre plus longues les condamnations à perpétuité ?). L’auteure part du cas d’un couple condamné à la prison à perpétuité pour des sévices ayant provoqué la mort de leur fils de 4 ans. En réalité, ils devraient être libérés au bout de trente ans. Pendant leur temps en prison, ils bénéficieront de conditions qu’ils ont refusées à leur fils : nourriture, service de santé, activités éducatives et récréatives, garantie du respect des droits. En comparaison de leur crime, la sanction semble inadéquate. Comment s’assurer que ceux qui commettent des crimes de cette ampleur soient suffisamment châtiés ?

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Certains proposent le rétablissement de la peine de mort pour des crimes particulièrement atroces. Rebecca Roache suggère des moyens pour rendre la peine de prison plus douloureuse.

 Allonger la durée de vie

 Le premier moyen serait l’allongement de la durée de vie. Rebecca Roache relève que certains pensent qu’au vu des progrès de la médecine, la première personne à vivre 1.000 ans est déjà née. Il suffirait dès lors de condamner les criminels à une perpétuité réelle (non limitée à 30 ans) et de les soumettre à un traitement visant à l’allongement de la durée de leur vie pour que la peine qu’ils purgeraient effectivement soit multipliée par un facteur trente. Certes, leur emprisonnement coûterait cher à la société, mais l’auteure relève cyniquement qu’ils pourraient payer les frais de leur emprisonnement en travaillant.

 Télécharger et accélérer les cerveaux criminels

 Le second moyen serait de télécharger le cerveau des criminels. Avec une puissance de calcul suffisante, il serait possible de multiplier par un facteur dix mille la vitesse à laquelle fonctionne biologiquement le cerveau téléchargé. En supposant que le facteur multiplicatif soit d’un million, il serait possible à un criminel téléchargé d’effectuer en huit heures et demies, soit du lever au coucher du soleil, une condamnation à 1000 ans de prison. On imagine l’économie en frais de prison qu’il en résulterait pour la collectivité, s’émerveille Rebecca Roache ! D’autant plus qu’aux minutes de détention pourraient être ajoutées quelques minutes de réhabilitation (ou, dans l’esprit du criminel, quelques siècles). Toutefois, l’auteure exprime un doute : il faudrait être sûr que scanner le cerveau d’une personne et simuler ses fonctions sur un ordinateur serait vraiment la même chose que transférer réellement cette personne de son corps à l’ordinateur. L’opération ne signifierait-elle pas, en fin de compte, tuer le cerveau et donc la personne elle-même ?

 Altérer la perception du temps

 Le troisième moyen serait d’altérer la perception du temps par le condamné. Rebecca Roache relève que la sensation du temps qui passe varie d’une personne à l’autre, et pour une même personne d’un moment à l’autre en fonction de son état émotionnel. S’il devenait possible de manipuler la perception du temps, on pourrait envoyer les pires criminels dans des institutions qui s’assureraient que leur peine se déroule d’une manière aussi lente et monotone que possible.

 Remplacer les surveillants par des robots

 Enfin, l’auteure suggère de remplacer les surveillants par des robots. Privés du contact humain, les condamnés vivraient leur peine de manière beaucoup plus douloureuse.

 En conclusion, Rebecca Roache souligne que la technologie offre (ou offrira dans l’avenir) des possibilités illimitées de rendre le châtiment des criminels plus sévère. Elle convient que l’on peut mettre en doute l’humanité des traitements qu’elle décrit. Dans un article suivant, elle répond aux critiques qui lui ont été adressées et affirme qu’elle s’est contentée d’ouvrir un débat et qu’elle ne préconise pas leur mise en œuvre.

 La demande de cruauté des opinions publiques

Les élucubrations de Rebecca Roache n’auraient guère d’intérêt si elles ne mettaient sous une lumière crue la demande de cruauté des opinions publiques. Bien souvent, elles attendent de la Justice l’application du « dent pour dent » : il faudrait imposer aux criminels des souffrances au moins égales à celles qu’ils ont infligées à autrui. La tentation est grande pour les gouvernements de réagir à des faits divers particulièrement abjects par le vote de nouvelles lois renforçant les peines existantes.

 Revenant au cas du couple infanticide, il faut rappeler que trente ans de prison est une peine terrible, et que chaque jour qui passe derrière les barreaux est un jour de cauchemar ; que lorsque des criminels retrouvent leur liberté autour de la soixantaine, leur vie est presque achevée et le retour à une vie normale quasiment impossible ; qu’enfin, une société civilisée se reconnait à sa capacité à donner à chacun sa chance, quelles que soient les atrocités qu’il ait pu commettre, et que l’indispensable châtiment doit être accompagné d’un travail de réhabilitation.

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