Le rire et la mort de Dieu

Dans « Le rire et la mort de Dieu, de la complicité de Dieu et du Diable » (Bayard, 2020), Bernard Sarrazin évoque son itinéraire de chrétien areligieux à travers le prisme de la relation souvent conflictuelle entre le rire et la religion.

 Bernard Sarrazin plaide pour un christianisme areligieux ou d’un athéisme chrétien consistant à vivre, comme le proposait Dietrich Bonhoeffer, « devant Dieu, mais sans Dieu. » Un christianisme « débarrassé du concept usé de Dieu, celui « des philosophes et des savants » dit Pascal, c’est-à-dire le Dieu d’un christianisme hellénisé, pour ne garder que la foi dans le « Dieu vivant », le « Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob », le Dieu de l’Alliance ». Une foi moderne qui assume aussi le doute.

 Enraciné dans la tradition chrétienne, il rappelle que pendant des siècles, la question de savoir si Jésus avait ri occupa autant de place que le sexe des anges. Si la foi nous aide à traverser une vallée de larmes, le rire est une impiété que l’on tolère une fois par an, au Carnaval, pour revenir aussitôt à la triste normalité. Le rire est diabolique : il serait inconcevable que Dieu incarné en homme s’abandonne au rire.

J’ai été ébloui… par une lumière intense… insoutenable. C’était Dieu… en personne. Dieu qui priait ! Et qui Dieu prie-t-il ?

Encore aujourd’hui, rire de la religion est perçu par des secteurs de l’opinion comme blasphématoire : pas seulement par les terroristes de l’attentat contre Charlie Hebdo, mais aussi parmi les traditionnalistes chrétiens et juifs.

 Bernard Sarrazin montre comment peu à peu, par Rabelais et Montaigne comme art de vivre, par Blaise Pascal ou Léon Bloy comme outil polémique, le rire s’est fait une place dans la religion à mesure que la société se laïcisait et qu’elle avait moins besoin de ce « Dieu archaïque de peur et de consolation qui punit et protège ».

 Quelle place reste-t-il au rire quand « Dieu est mort » ? La confiance absolue en la science et en la technologie ne prend-elle pas la place de la théocratie intellectuelle du Moyen-Âge, rendant de fait le rire impossible ?

 Le rire a d’ailleurs partie liée avec la mort. Bernard Sarrazin cite Freud et l’histoire « de ce coquin qui, conduit à la potence un lundi matin, déclare : « Eh bien, la semaine commence bien ! » »

 Et aussi cette poésie de René Daumal (Poésie noire, poésie blanche, 1943) :

Je suis mort parce que je n’ai pas de désir

Je n’ai pas de désir parce que je crois posséder ;

Je crois posséder parce que je n’essaie pas de donner,

Essayant de donner on voit qu’on n’a rien

Voyant qu’on n’a rien, on essaie de se donner,

Essayant de se donner on voit qu’on n’est rien,

Voyant qu’on n’est rien, on désire devenir,

Désirant devenir, on vit.

 

Conclusion du livre de Bernard Sarrazin : « devenant, il vivait, et croyant, il doutait. Et dans son for intérieur, il riait. »