L’islam en prison

Dans son livre « l’islam en prison – moi, aumônier musulman des prisons françaises » (Bayard, 2015), Mohamed Loueslati plaide pour une professionnalisation de la fonction d’aumônier musulman en prison. Cela passe par un statut, un parcours de formation et une rémunération digne.

 Ce n’est pas par hasard que le livre de Mohamed Loueslati est publié par une maison d’édition catholique : né en Tunisie il y a 65 ans, Breton d’adoption, il est un apôtre du dialogue interreligieux. Aumônier à Rennes depuis 2001, il coordonne maintenant le travail de 22 personnes dans le grand ouest de la France.

 Son livre déborde le cadre de la prison et embrasse l’ensemble de la problématique de l’Islam en France. Toutefois, la présente recension restera centrée sur la situation des aumôniers musulmans travaillant en milieu carcéral.

Mohamed Loueslati

Mohamed Loueslati

 Un univers de détresse et de misère sociale

 Mohamed Loueslati rappelle l’échec de l’insertion ou de l’intégration des populations issues de l’immigration, ce qui est le cas de nombreux jeunes incarcérés. « Ces détenus considèrent qu’ils appartiennent à un groupe distinct, à une sous-société : celle des gens qui ont du mal à s’en sortir, qui « galèrent », qui vivent souvent en recourant aux activités de l’économie souterraine. À côté d’eux, dans un autre monde, vivent ceux qui appartiennent à la société des « riches », des gens qui réussissent, qui ont un travail, une vie plus agréable. »

 En prison, dit Loueslati, « j’ai pris conscience de me trouver plongé dans un univers de détresse et de misère sociale. J’étais face à des êtres déstructurés, perdus. » Ils cherchent désespérément des repères auxquels s’accrocher. La religion peut jouer ce rôle. Mais l’islam auquel ils ont accès est souvent un islam « bricolé, frelaté, parfois teinté de salafisme trouvé sur internet (…) Il les fait renoncer à tout ce qui est difficile, efface les contraintes et leur permet de s’affirmer. C’est l’islam des banlieues, c’est une sous-culture de la violence (…) Nombreux sont les détenus qui cherchent à légitimer par la religion la violence dont ils font preuve pour exister (…) Ces sentiments terriblement négatifs qui les animent, l’aumônier de prison doit les déceler, les entendre et y faire face, en gardant une attitude ouverte et paisible. »

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 L’islam, un chemin ardu

 Le rôle des aumôniers musulmans consiste à aider les détenus à comprendre que l’islam est un chemin ardu ; que le djihad est d’abord un combat contre l’ennemi intérieur, que les valeurs musulmanes sont l’entraide, l’hospitalité, la générosité, la fidélité aux engagements contractés, la sobriété ; qu’il faut peu à peu passer de la haine à la demande de pardon et à la réconciliation.

 Face à ces défis, les aumôniers musulmans en prison travaillent dans le plus grand dénuement. Une indemnité leur est versée mais elle est au maximum de 900€ par mois. Certains aumôniers doivent se partager cette somme. Il ne s’agit pas d’un salaire, et donc elle ne comporte pas de cotisation retraite. Aucun défraiement n’est prévu, en particulier pour les frais de déplacement.

 Professionnaliser les imams en prison

 Mohamed Loueslati prône une professionnalisation des imams en prison. Il s’agit d’abord d’harmoniser le statut des aumôniers en prison avec celui des aumôniers d’hôpitaux qui perçoivent un véritable salaire : la loi de 1905 interdit à l’État de rémunérer des fonctionnaires du culte, sauf en milieu fermé (armée, hôpitaux et donc prisons). Il faudrait recruter de nouveaux aumôniers : ceux-ci sont au nombre de 170 sur 1.312 aumôniers toutes religions confondues, soit un pourcentage de 13%, bien inférieur à celui des pratiquants musulmans dans les prisons. Il faudrait enfin former les aumôniers dans un cycle d’enseignement supérieur ; l’auteur suggère ici d’utiliser la faculté de théologie de Strasbourg qui, étant sous régime concordataire, permet le financement par l’État des enseignants.

 J’ai regretté que Loueslati n’entre pas plus profondément dans la discussion de la légitimité de l’islam gallican qu’il appelle de ses vœux, « un islam de la raison, qui distingue la dimension spirituelle et la dimension juridique, qui défend l’idée que la raison doit gérer les rapports sur terre et qui intègre la laïcité ». Quel est l’enracinement de cet islam dans le Coran, dans les hadiths, dans l’histoire de treize siècles de la religion musulmane ? C’est probablement un autre livre qu’il lui faudrait écrire.