Mes Runs, par Benoît Claire

Pour la première fois, « transhumances » laisse la plume à un autre auteur. Benoît Claire a été cadre dirigeant d’une entreprise de service, il est aujourd’hui à la retraite. Benoît a l’esprit d’aventure, de l’énergie à revendre et une curiosité à toute épreuve. Il raconte ici son expérience de garçon de course dans l’ère d’Internet et des réseaux sociaux.

 Le voici transformé en passeur d’un monde à l’autre. Ses “patrons” et ses “clients” attendent un jeune de banlieue, avec sur le crâne la casquette vissée à l’envers et, à l’oreille, un anneau. Ils découvrent un grand-père heureux, ravi de l’étonnement qu’il suscite et gourmand de ses propres étonnements.

J’ai vu à la télévision un petit compte rendu sur les activités d’une start up nommée GoGo Run Run. Il s’agit d’une messagerie sur courte distance à Paris. N’importe qui peut être client et/ou livreur, à pied, en vélo ou en voiture. J’ai trouvé ça intéressant et ai décidé de le tester comme livreur (runner).

Outre l’intérêt de bien comprendre comment ça fonctionne en le faisant, je me suis dit que je prenais de toute façon un pass Navigo pour la semaine pour mes déplacements « personnels » et que je l’amortirais encore mieux en l’utilisant pour livrer. Et aussi, que je lis chaque jour mon journal ou un livre dans mon fauteuil, et que je pourrais presque aussi bien les lire dans les transports en commun.

Je remplis donc les documents électroniques demandés par l’application pour ouvrir un compte (lecture et approbation de la charte, coordonnées du compte bancaire, adresse de géolocalisation, etc…) et attends mon premier run.

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Mon tout premier run !

Je découvre l’application et la « fonction ». L’application, quand elle fonctionne, est très ergonomique : elle trace sur Google Map la route à suivre en donnant la distance restant à parcourir et ceci aussi bien pour aller chercher le pli à livrer que pour aller chez le destinataire. Premier run, donc. Je vais dans une boutique de vêtements très chic de la rue du Faubourg Saint-Honoré où des petits jeunes gens bien propres sur eux (barbe de trois jours, pantalons serrés et démarche chaloupée) me regardent comme si je venais d’une autre planète. Ils n’ont pas complètement tort.

Ne voyant pas ce que quelqu’un comme moi peut bien venir faire dans leur royaume, ils appellent leur chef. Celui-ci me remet, dans un beau sac en papier du magasin, une écharpe qu’une cliente avait oubliée. Me voilà donc parti pour Neuilly. Là, je me retrouve devant un immeuble avec jardin privatif, code d’entrée, gardien. « Luxe, calme et volupté ». La destinataire me regarde à peine : elle a le téléphone portable à l’oreille. L’échange est donc réduit au minimum.

Mon deuxième run : dans l’économie collaborative !

Je me rends à Levallois et peine un peu à trouver l’adresse indiquée. Elle me mène devant une supérette. C’est bien là. Un jeune homme me donne deux petits paquets blancs à peine fermés. Le règlement et la déontologie m’interdisent bien sûr de regarder ce qu’ils contiennent. Me voilà parti vers le 17ème arrondissement de Paris. L’adresse du destinataire correspond à quelque chose qui ressemble à une école.

Je passe et repasse plusieurs fois devant, d’autant plus qu’aucun numéro de rue ne figure sur le bâtiment, puis finis par y pénétrer. Le hall d’entrée grouille de jeunes qui vont dans tous les sens. Un cerbère me demande qui je suis et ce que je fais là. De vieux souvenirs de Ste Barbe, où j’ai été pion dans ma jeunesse, me reviennent en mémoire. Je la lui joue livreur en lui demandant s’il connait M. Duchenoque (j’ai oublié son nom).

Bien sûr qu’il ne connait pas ; ils ont l’air d’être des centaines là-dedans. Heureusement l’application Go Run Run m’avait fourni non seulement le nom mais aussi le numéro de portable du destinataire. Je l’appelle et il se pointe quelques instants plus tard. Un grand et jeune gaillard surgit de la foule de ses condisciples et prend les deux boites en me disant que ce sont des téléphones portables qu’il doit réparer. Parfait. Je suis jusqu’au cou dans l’économie collaborative !

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Mon troisième run : le Beauf de Cabu

Je vais du côté de la rue de Passy et, à l’adresse indiquée, une boutique de manucures : je pousse la porte et quatre bonnes femmes me regardent comme si je venais de forcer la porte des toilettes des dames. Petit moment de solitude. Je demande si quelqu’un connait le nom du client qui m’est donné par l’application. Visiblement on ne connait pas et le regard de ces dames m’incite à penser qu’à la prochaine question elles appellent la police. Je pousse la porte de la boutique d’à côté. Un gros balèze me dit qu’il ne connait pas non plus mais finit par me conseiller d’aller voir à l’immeuble voisin, ce que je fais séant. La liste des habitants de l’immeuble affichée sur la loge de la (ou du) concierge ne comporte pas le nom que je cherche.

Bien que je me trouve dans le créneau horaire pendant lequel le (ou la) concierge n’est pas en service, je frappe virilement à la vitre. Au bout de quelques instants la tête ébouriffée et hargneuse d’un type ressemblant comme un frère au beauf de Cabu émerge de la loge pour me confirmer qu’il ne connait pas le nom de mon client. Penaud, je fais quelques pas dehors en me disant que l’affaire est mal partie. Mon téléphone se met alors à sonner. C’est un type de GoGo Run Run qui m’appelle pour me donner le numéro de téléphone de ma cible.

Passe à côté de moi un jeune black avec un bouquet de fleur à la main. J’appelle le numéro indiqué et entends en stéréo l’interlocuteur qui répond. Pourquoi en stéréo, par ce c’est mon black qui est mon client ! Comme il m’entend de la même manière, on se reconnait en rigolant. Il me dit qu’il s’attendait à voir un jeune (probablement avec la casquette à l’envers et un anneau dans l’oreille). L’objet à livrer c’est le bouquet de fleur. Evidemment le destinataire est une dame.

Me voilà parti en bus avec mon bouquet vers le boulevard Haussmann. Immeuble…haussmannien, caméras partout, tapis épais. Je sonne, me retrouve à l’accueil d’une boîte de sécurité informatique. Je m’annonce et demande si la donzelle est là. On la prévient. J’attends. Personne ne vient. Je relance. Une fille arrive. Je lui demande si elle est bien Solange Duchenoque (nom changé). Eh bien non, c’est son assistante, à qui, de guerre lasse, je donne le bouquet en lui recommandant bien de le transmettre à la destinataire. So romantisch !

Mon quatrième run : chou blanc à Levallois

Il fallait bien que ça arrive ! Je pars à Levallois récupérer un pli. Arrivé à 50 m de ma cible, l’application m’indique que la commande est annulée. J’appelle GoGo Run Run qui, tout confus, me le confirme et me dit que j’aurai un défraiement et me donne le numéro de la cible. Je l’appelle et le type, tout confus aussi, me confirme l’annulation. Les risques du métier.

Mon cinquième run : la fortune sourit aux audacieux

Believe it or not, j’ai une commande du même client, celui de Levallois qui m’avait fait faux bond hier ! Après un moment d’hésitation (environ un quart de seconde : on est dans le cybermonde, quand même), je me dis « audentes fortuna juvat » (la chance sourit aux audacieux, version civile, qui ose gagne, version militaire), je saute dans le métro. Cette fois-ci je vérifie à intervalles réguliers sur mon smartphone que le run n’est pas annulé (vieux proverbe burkinabé « Qui s’est fait mordre par le serpent se méfie du vers de terre »). Tout se déroule bien.

Cette fois-ci on me remet un sac contenant une demi-douzaine de téléphones portables que je dois livrer à Montrouge dans une boutique spécialisée dans la réparation de ces objets. Me voilà parti. J’occupe mon temps dans le métro en lisant, dans Option Finance, des articles passionnants sur : « Comment obtenir du rendement dans un environnement de taux zéro, voire négatifs », « Les nouvelles technologies vont-elles changer la donne du factoring ? », « La comptabilisation des contrats d’assurance en normes IFRS », « Comment se préparer à sa première notation quand on est directeur financier ? ». Les voisins de métro qui jettent un œil par-dessus mon épaule pour voir ce que je lis le retirent aussitôt comme s’ils s’étaient brûlés ou que je lisais un opuscule pornographique. Ils me regardent avec un air bizarre. J’arrive à bon port, livre et reviens à mon port d’attache avec la satisfaction de celui qui vient d’apporter sa pierre, disons son gravier, à « l’Uber-économie ».

Benoît Claire

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Paris par Robert Doisneau (1943)