Un jour en Espagne

Arte TV a récemment diffusé « un jour en Espagne », documentaire de Timothée Janssen (2018).

 Le parti-pris de ce film est de saisir des fragments significatifs de la vie en Espagne aujourd’hui en prenant comme canevas le déroulement des heures de la journée. Il n’est donc pas structuré par thème, ni par région. C’est une mosaïque qui nous est proposée.

 On passe du métro de Madrid aux plages de Benidorm, de l’architecture Art Nouveau de Barcelone à des lotissements abandonnés en Andalousie, de la pêche industrielle en Galice à la course de taureaux de la Saint Firmin dans les rues de Pampelune, d’un élevage de porcs ibériques en Extrémadure au tourisme vert dans les Pics d’Europe.

La centrale Gemasolar près de Séville

Une grande partie des images est prise par des drones. Une femme témoigne d’un projet d’habitat coopératif à Barcelone, ville où les loyers se sont envolés sous la pression du tourisme : elle est filmée de près pendant qu’elle parle, puis, du ciel, sur la terrasse en haut de son immeuble. Les prises de vue sont souvent à couper le souffle.

 Ce qui frappe le téléspectateur, c’est la démesure. Dès 1963, à Benidorm, on autorisa la construction de gratte-ciels les uns à côté des autres. Par dizaines de milliers, les touristes du nord de l’Europe viennent goûter la plage ensoleillée et les soirées dansantes enfiévrées.

 Dans les années 1990 et 2000, grâce aux taux d’intérêt bas permis par l’euro, on développa de gigantesques projets immobiliers, comptant parfois sur la corruption pour obtenir l’approvisionnement en eau potable non garanti lorsqu’ils furent conçus. La crise de 2008 a entraîné la faillite de promoteurs, et les banques devenues propriétaires laissent les logements vides, dans des quartiers dépourvus d’équipement collectifs, de véritables villes-fantômes.

Projets immobiliers abandonnés près de Madrid

La démesure s’observe aussi dans les immenses espaces agricoles destinés à la culture sous serre de fruits et légumes vendus dans toute l’Europe. Les toiles blanches des serres s’observent depuis l’espace. Le tourisme et l’agriculture intensive requièrent des quantités d’eau massives : des volumes importants sont détournés du Tage et apportés par des canalisations, ce qui entraîne l’appauvrissement de la vallée du Tage jusqu’au Portugal.

 Une séquence impressionnante du documentaire montre la centrale solaire Gemasolar, mise en service en 2011 près de Séville sur 185 hectares de terres agricoles. Des réflecteurs orientables dirigent au cours de la journée les rayons solaires vers une tour contenant du sel fondu. Celui-ci est porté à une température qui peut atteindre 900°C. La chaleur se conserve la nuit et permet de faire fonctionner 24h/24 des turbines et de produire assez d’électricité pour 25 000 foyers, économisant, disent ses concepteurs espagnols et qataris, l’émission de 30 000 tonnes de CO2 dans l’atmosphère.

 L’Espagne, du fait de ces excès, figure parmi les pays qui ont le plus souffert de la crise financière de 2008. Une ville comme Barcelone cherche à limiter l’impact du tourisme de masse, qui l’a enrichie mais aujourd’hui l’étouffe. On cherche un nouveau modèle, proche de la nature, plus respectueux de l’environnement. La route sera longue.

Google Earth, serres agricoles près d’Alméria